
(NB : Je ne parle ici qu’en tant qu’enseignant. Nombreux sont les corps de métiers et les catégories sociales qui souffrent actuellement. Ne faisant pas partie d’elles, je ne m’exprimerai ici que depuis ma profession.)
Depuis hier soir, je suis en colère. En colère après avoir entendu notre dirigeant actuel parler des enseignants à la télévision. Non pas que je n’aime pas qu’on parle de nous, hein. Je suis même assez sensible à la flatterie, quand on nous explique que nous faisons partie de la “deuxième ligne” – même si cette légère impression de classement m’a un peu fait tiquer – que nous sommes nécessaires à la France et na na ni et na na na.
Et puis il y a eu la date. 11 mai. Date de “réouverture progressive” des écoles, collèges et lycées.
Je suis comme la majorité de mes collègues, je pense. Enseigner en présence de mes élèves me manque terriblement. Le bricolage que nous effectuons devant nos écran me satisfait parfois, mais la plupart du temps, me laisse frustré, insatisfait. Un peu triste aussi. On me traitera de masochiste, mais me retaper une heure et demie de RER et traverser le parking délabré pour aller bosser m’apparaît comme une perspective réjouissante.
Mais pas comme ça.
Oui je fais la fine bouche. Oui, je tergiverse. Mais dans un contexte de pandémie, je me dis qu’on a peut-être le droit de tergiverser. Et ça me ramène au discours présidentiel du lundi 13 avril : je déteste les effets d’annonce, en particulier vague. Dans mon boulot, je les fuis. “Vous allez voir, demain, on va faire une super activité en salle informatique, et préparer une grande exposition avec des affiches, de l’audio, de la vidéo !” Le lendemain, la salle informatique est prise par un autre collègue, et tu te retrouves à réviser le plus-que-parfait.
Je n’ai pas envie que ça arrive.
Le retour à l’école pose une infinité de question, certes triviales, mais essentielles : combien d’élèves, quels niveaux, à quelle fréquence, comment, en fonction des bâtiments, garantir l’égalité d’un bahut à l’autre ? Serons-nous accompagnons ou aurons-nous le droit, comme à l’accoutumée à l’antienne : “On vous fait confiance, vous savez faire” ?
On me dira que ce sont des craintes qu’ont les enseignants à chaque changement dans leur métier. Certes. Cela ne les rend pas moins légitimes. En particulier quand il est littéralement question de vie ou de mort. Depuis douze ans que j’enseigne, j’ai pu constater les manques de moyens permanent dans l’Éducation Nationale. Comment réussir à croire que l’infinité de facteurs à prendre en compte pour un retour progressif en classe, alors que la pandémie n’est pas terminée sera traitée, alors qu’il pleut depuis dix ans dans le CDI ?
“On ne va pas fermer les écoles indéfiniment.” me répliquera-t-on fort justement. Certes non. Mais ce lieu dans lequel des centaines, parfois des milliers de corps transitent en permanence, se touchent, parce qu’ils sont des enfants, et qu’il n’y a rien de plus normal, avant de repartir dans leurs familles, chez leurs proches doit-il être l’un des premiers à rouvrir, quand on interdira encore l’exploitation des restaurants et des salles de spectacle ?
Peut-être y a-t-il d’excellentes raisons à cette réouverture, peut-être a-t-elle été brillamment pensée en amont et sera-t-elle affinée durant le mois à venir qui verra, je l’appelle de tous mes vœux, une baisse drastique du nombre de malades. Mais le problème est tellement complexe que j’aurais voulu, avant cette annonce vague, devant tout le monde, qu’on s’adresse d’abord aux professionnels de l’éducation. Précisément. Comme j’aurais aimé qu’on s’adresse d’abord aux soignants durant l’épidémie. Aux commerçants. Oui ça aurait moins claqué. Oui ça aurait été plus laborieux. Mais, comment rappeler sans me répéter qu’on est en plein dans une pandémie, bon sang ?
Un vieux démon cynique me souffle que tout cela n’est qu’effet de manches. Donner un objectif aux adultes, pour qui le confinement avec des enfants peut devenir insupportable. Donner des gages à l’ogre de l’économie, que les employés vont enfin renvoyer leurs chiards à l’école et revenir bosser. Je lui demande de se taire. Mais sa voix est vachement profonde, genre Morgan Freeman.
Je suis en colère, et je fais le même reproche que je fais, très souvent, à mes élèves : tout ça manque de rigueur.
Parce que je suis prof.