Mercredi 15 avril

Sale ambiance ces derniers jours dans le monde de l’éducation. Suite à l’annonce présidentielle de la réouverture progressive des écoles, les commentaires se sont déversés en flux continu.

Comme je l’ai écrit hier, je fais partie de ceux qui s’inquiètent. Qui s’inquiètent du manque de précision et de temps pour préparer quelque chose d’aussi complexe qu’un retour progressif d’enfants dans un lieu familier, mais dont les règles auront totalement changées.
J’ai lu des inquiétudes de parents, à l’idée que leurs enfants se retrouvent plongés dans un potentiel nid à virus. J’ai aussi lu les indignations de ceux qui estiment que les enseignants doivent donner du leur, participer au redémarrage du pays.

Et, sans chercher à juger, ça m’a amené à beaucoup me questionner sur mon boulot.

Plus que jamais, la position des profs, et dans une plus large mesure des personnes travaillant dans l’éducation est paradoxale. On a vu fleurir mille vidéos et memes traduisant le désarroi des parents face au travail fourni par les enseignants, et par la difficulté que constitue le fait d’enseigner. On a demandé aux profs de se calmer un peu.
Dans le même souffle, on reproche aujourd’hui à certains de ne pas vouloir “reprendre le travail”.

Je retombe sur cette question qui me tarabuste depuis mon entrée dans la profession, et que je ne parviens jamais à exprimer correctement : celle de la prise en charge.

Je m’explique : notre mission, à nous profs, CPE, AED et j’en passe, est d’éduquer les enfants. Le fait que nous les prenions en charge est en quelque sorte accessoire. Nous ne sommes pas formés à cela. Mais pour enseigner, il est – je pense que plus personne ne le niera après deux mois de confinement – nettement plus aisé de se trouver parmi des élèves.
Or, je constate que, plus que l’inquiétude d’un retard sur le programme, ce qui nous est aujourd’hui demandé, dans l’éducation, c’est de reprendre cette mission de prise en charge. Pour des raisons considérés comme très légitimes : que les parents puissent retourner au travail, que les familles cessent de vivre les unes sur les autres… La question de ce que nous allons faire avec les enfants n’est, pour le moment, qu’à peine abordée.

Et le paradoxe éclate dans toute sa splendeur : finalement, peu importe que nus ayions donné l’équivalent d’un programme de doctorat à des CE1 niveau boulot, ce qui compte, c’est que nous nous occupions des élèves.

Il serait facile, à partir de ce raisonnement, de repartir sur l’idée de “nous ne sommes pas là pour faire garderie”. Je vais tenter d’aller plus loin, quitte à rendre ce billet encore plus confus. Je pense surtout que cette crise sanitaire met en perspective le fait que l’éducation des enfants est une affaire de communauté, et que cette question a été très insuffisamment traitée dans notre société ces dernières années. Le confinement pourrait nous apprendre qu’il n’est pas possible de considérer l’école comme un service qui fournit un produit – des connaissances – aux élèves. Oui c’est trivial, pour les parents comme pour les profs, mais le fait de prendre en charge les mômes six à huit heures par jour est essentiel pour la façon dont le pays fonctionne actuellement. Il serait bon de reconnaître ce fait – qui personnellement, me met mal à l’aise, parce que je ne sais pas quoi en faire – et de le mettre en lumière. Est-ce que cela amènerait à une modification du travail des enseignants ? A la création de postes (lol) à profil plus social ? Au réaménagement du temps de cours ? Je ne le sais.
Il serait également bon de se poser la question des savoirs qui ont été les parents pauvres de ces derniers mois. Qu’avons-nous réussi à transmettre, comment, et qu’est-ce qui a été, finalement, important ? Cette fameuse “continuité pédagogique” ? L’accompagnement des élèves les plus en difficulté ? La préservation de bases dans tous les domaines ?

Dans tous les cas, il me semble essentiel que l’on entende les inquiétudes des uns et des autres. Plutôt que de voir, une fois encore, les profs comme de sales feignasses incapable du moindre altruisme et démuni du sens du devoir, et certains parents comme des bourreaux inconscients à cause de qui la pandémie risque de repartir de plus belle.

Je pense que tout cela aurait été possible si un ultimatum totalement inattendu n’avait pas été largué à 20h02 lundi dernier. Encore une fois, les problèmes d’éducation et d’enseignement vivent mal le sensationnalisme et l’imprécision. Comme la médecine, dans laquelle on trouve rarement des remèdes miracles et bon marché.

“Pour une méthode scientifique de l’éducation”. Quelqu’un sait si ça existe, comme thèse ?

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