Mardi 12 mai

Habituellement, j’aime beaucoup ce moment. Celui où je parle de “Boule de Suif”, alors que les personnages, dans la voiture, salivent devant les provisions amenées par l’héroïne, mais qu’aucun n’accepte de bon cœur, parce qu’il est honteux d’être l’obligé d’une prostitué. C’est l’un de ces cours qui ne m’a jamais trahi. Parce que les élèves comprennent, ces petites lâchetés, ce côté médiocre de l’humanité. Ils l’observent tous les jours, silencieusement, et sans mettre de mots dessus. Et se rendre compte que quelqu’un l’a fait est tous les ans une joyeuse découverte. “Mais graaaave monsieur, c’est TROP ça !” “Ah mais heureusement, heureusement quelqu’un le dit !”

Mais pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, je m’escrime face à mon écran et rien ne passe. Les aventures de Boule de Suif rencontrent à peu près le même succès que si je récitais le code civil brésilien. Après, il est vrai qu’il s’agit d’une classe particulièrement amorphe. Mais même les quelques dynamiques sont enfermés dans un mutisme que mes plaisanteries les plus lamentables ne parviennent pas à briser. Le petit micro à côté de leur nom reste désespérément blanc. Pas de son.

Et puis je pense que, de tous les cours que je répète d’année en année, celui-ci est l’un de ceux qui nécessite le plus de corps. Je m’observe et vois que je reproduis les petits gestes que je prête aux personnages. Les regards en biais des bonne sœurs, la veulerie de Mme Carré-Lamadon, les mouvements amples et hésitants de Boule de Suif. Sans eux, ne restent que des mots, trop brouillons ou trop techniques. Pas d’incarnation possible, juste de vagues fantômes.

Faire de ses bras et de ses regards, un pont pour ces mots, ces points, ces subordonnées ; être un catalyseur d’histoires.

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