Jeudi 21 mai

Sur cette photo, je suis de dos, bras étendus, debout devant une scène. Face à moi, ceux qui sont, en cette année 2020, les troisièmes Glee, et qui sont encore les sixièmes Glee. La bouille concentrée, esquisse des jeunes gens qu’ils sont devenus depuis.
C., collègue d’EPS beau et talentueux – parti depuis vers de plus douces contrées – nous a figé lors du final de leur premier spectacle musical

“Je suis moi, à peu près.”, ai-je écrit dans ce journal, il y a quatre ans et trois jours.

C’était prétentieux. Et dicté par l’euphorie du moment. J’avais la sensation que j’étais arrivé au sommet de ce que pouvais m’offrir la profession. Avoir accompagné des élèves, une année durant, tant dans le domaine scolaire qu’artistique. Et me retrouver à les faire chanter, bien chanter, dans une vraie salle de spectacle.

Depuis, mille choses sont arrivées. La plupart moins brillantes – pas toutes – mais beaucoup aussi puissantes. Il manque au Monsieur Samovar de cette photo tant de cicatrices, mais aussi de joies et de triomphes. A quelques semaines de mon départ d’Ylisse, je rends grâce au hasard, au destin, au grand Cthulhu ou je ne sais quoi d’autre : depuis que j’enseigne, chaque année m’a apporté quelque chose. Tant professionnellement que personnellement. Je me préfère aujourd’hui qu’en ce 18 mai 2017, où je débordais de bonheur.

Et ce soir, où il fait trop chaud où, à chaque heure ou presque, un élève de troisième Glee m’envoie un message concernant le boulot ou pas forcément (blame the confinement), je fais le vœu que cela continue.

Mercredi 20 mai

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Fin de cours virtuel. Alors que je m’apprête à dire au revoir aux élèves, Mira prend la parole :

“Monsieur, du coup, vous allez revenir au collège le 2 juin.
– Tout à fait. Au fait, combien reviendront parmi vous ? C’est juste pour avoir une idée, levez la main.”

Lorsqu’un élève demande la parole, dans la classe virtuelle, la petite silhouette qui le représente devient rose, et un signal sonore retentit. (les plus sadiques adorent l’actionner plusieurs fois de suite, faisant ainsi joliment monter ma tension).

“Personne ?”

Il s’agit de la troisième classe à me faire le coup.

“C’est étrange, certains d’entre vous ont répondu oui, d’après ce qu’on m’a dit, au sondage que vous a envoyé la Principale.
– Ben oui, monsieur, on voulait pas se faire gronder. Ma mère elle a dit de mettre oui, mais elle veut pas que je rentre.
– Je vois… C’est le cas pour tout le monde ?”

*oui*
*oui*
*pareil*

Une dizaine de réponses similaires sur le chat.

“Franchement monsieur, ça sert à rien de venir. On sort quand nos parents y sont pas là et on se voit hein. On va pas aller en cours pour être en rang dans les couloirs et mettre des masques.
– Et reprendre les cours ? Vous ne le voulez pas ?
– Honnêtement, monsieur, ceux qui veulent travailler, ils sont déjà là. On est mieux à la maison avec les profs qui nous expliquent que à stresser, là, avec le gel et les bails du coronavirus.
– Je vois.”

Je ne sais que répondre. Quelle est la réponse du prof responsable à ce moment ? Tenter de les convaincre de retourner en cours ? Appeler à leur responsabilité, alors que ceux qui se trouvent devant moi sont ceux qui, depuis le début du confinement, se démènent pour assister à ces classes virtuelles et rendent le travail ?

“C’est bizarre, fait Lune, de sa voix toujours un peu pensive. En fait, en ce moment, chacun décide comme il veut. Il y a pas trop moyen de nous forcer.
– Vous avez raison. Et ça vous plaît, comme situation, Lune ?
– Je sais pas. C’est juste pas normal, monsieur, vous trouvez pas ?
– Il va te dire que “normal” c’est trop vague, comme mot.
– Ah oui. C’est juste une situation qui peut pas durer trop longtemps.”

Mardi 19 mai

Nouvelle séance de cours particulier avec Lelio, à 8h20 du matin. Lelio, le seul élève d’Ylisse, probablement, à être debout à cette heure en ce moment. Je lui diffuse des images de mon écran pour lui montrer comment écrire un mail, joindre un fichier. On fait quelques exercices de grammaire, il lit un texte à voix haute.

Il ne viendra pas à ses cours virtuels de la journée, ne rendra pas le travail attendu.

Nouvelle classe virtuelle avec les troisièmes Etourvol. Nous continuons à suivre les pérégrinations d’Elisabeth Rousset, alias Boule de Suif. Erin s’envole, portée par son indignation contre les mille petites lâchetés qu’elle débusque dans le texte de Maupassant. “Il était en colère monsieur ! Tellement en colère.”

C’était sa visite du mois. Malgré les appels et les discours de fin de cours, elle ne cherche pas à améliorer les résultats de cette année qu’elle redouble.

Compte-rendu pertinent, précis et enthousiaste d’Aliosha, pour le métier de responsable en sécurité informatique, qu’il a vu présenté hier par M. M. qui a expliqué que la formation en alternance était une voix rêvée pour entrer dans ce domaine. “Non monsieur, je ferai pas de l’alternance, j’irai en général. Ma sœur y est entrée avec 6 de moyenne, alors je ferai ça.”

Le métronome, imperturbable, de la plupart des adolescent, qui oscille entre des moments où ils nous apportent tout ce que l’on peut espérer, avant de nous fracasser les incisives sur la muraille de leur indifférence ou de leur colère.
L’avantage de cette période, si compliquée, est que j’ai appris à accueillir, à bras ouverts, les moments de grâce. Et avec la distance, les impacts contre le mur sont bien moins douloureux.

Lundi 18 mai

“L’année scolaire est un marathon”, m’a-t-on dit lors de ma première année d’enseignement. Et la seconde. Et la troisième… Et toutes les autres.

Il y a eu, lors du seul vrai marathon que j’ai fait, ce moment affreux où, pour parcourir les deux derniers kilomètres, il fallait effectuer une boucle qui faisait tourner le dos à la ligne d’arrivée que l’on devinait au loin. Des coureurs euphoriques et écumant en revenaient, brandissant leur médaille. Et j’ai eu le sentiment que cet effort n’avait pas le moindre sens. Que ces deux derniers kilomètres étaient la manifestation la plus concrète du monde de l’absurdité de toute action.
Je ne les ai effectués que parce que les coureurs autour de moi avaient l’air d’en chier tout autant, et qu’ils avaient peut-être besoin de voir un peu de positif. Alors je me suis mis à sourire – ce qui vu mon état, devait me donner la tronche de Chucky – et j’ai mangé ces deux kilomètres avec des gloussements hystériques.

Je sens que je m’approche de cet état mental. Créer une nouvelle façon d’enseigner lors de notre retour au bahut (le 2 juin, j’enseigne dans un département écarlate) est essentielle. Pourtant, lors de cette réunion du lundi matin, je fais carrément la gueule : il va encore falloir trouver ? Pour quatre semaines de cours morcelées, pour un bahut dont je me casse dans une poignée de jours ? Après avoir passé une année à tenter d’atteindre les mômes, d’avoir tout réinventé au mois de mars ? Repenser pour la troisième fois consécutive sa manière d’enseigner ?

Bien sûr. Bien sûr qu’il va falloir. Que c’est le jeu.

Mais dans ces deux derniers kilomètres, je me sens salement grimacer.

Samedi 16 mai

Depuis quelques jours, le bruit de la machine résonne à nouveau. Les mails se multiplient sur l’espace de travail, les conversations entre collègues se multiplient sur WhatsApp : c’est qu’un retour au collège se profile, probablement début juin, d’après la couleur écarlate du département dans lequel j’exerce.

Et bien entendu, nous nous posons tous des questions. Les fragiles édifices que nous avons réussi à construire pour enseigner à distance à nos élèves vont-ils supporter ce nouveau tremblement ?

Cette année aura été celle des digues. Vague après vague, nous avons tenté d’enseigner, tant bien que mal. Malgré la lutte que nous avons menée au début de l’année scolaire. Malgré les problèmes du quotidien. Et malgré une pandémie mondiale. Tous les adultes de tous les établissements scolaires ont tenté, chacun à leur manière, de maintenir un enseignement.

Je tirais ce matin mon chapeau aux nouveaux arrivants dans le métier, en leur disant qu’ils avaient appris dans des circonstances exceptionnelles. Le fait est qu’elles le seront en permanence. Depuis que j’ai passé le CAPES, j’ai la sensation de ne jamais avoir fait d’année “normale”. Stage, première année, changement d’établissement, première année de de professeur principal, classe à projet, année de luttes sociales intenses… Et au milieu de toutes cette écume, préserver le cœur de ce qu’on nous demande de faire.

Enseigner suppose de créer un environnement stable, dans lequel les mômes se sentiront en sécurité. Mais ce dont ils ne se rendent pas toujours compte, c’est que nous avons bâti nos sanctuaires sur un océan souvent démonté.

Vendredi 16 mai

J’inaugure aujourd’hui une classe virtuelle optionnelle d’aide aux devoirs, à la méthodes et d’à peu près tout ce que vous voulez, de 15h à 16h. J’ai averti mes quatre classes.

Ils sont trois à être présents. Normal.

Trois élèves qui n’ont absolument pas besoin d’être là, de troisième Glee. Nous parlons de leurs divers problèmes d’organisation (quinze minutes), puis ils se mettent à papoter. Quatre ans de rétrospective de leur scolarité.

“Regardez monsieur, comment on était insupportables, avec nos petits voix et nos petits cartables ! rigole Nial, en balançant des sauvegardes de snaps.”

On les voit, devant le canal qui court le long du collège. Une dizaine de petits loulous surexcités, portant sur leurs dos des sacs immenses. Rires, tout le temps.

“Arrête, proteste Alyssa. C’est normal qu’on ait été comme ça, on était petit, fallait qu’on change !
– En tout cas, j’aime bien ce qu’on a été, ajoute Sylla, le micro crachotant comme un poste clandestin de la Résistance. Je veux dire, le collège c’est dur. Mais ça faisait du bien d’arriver dans cette classe et de faire nos trucs.
– J’aurais bien voulu que ça se termine autrement, quand même, repart Alyssa. Alors quand ça me rends triste, je m’imagine au spectacle d’il y a deux ans. C’était tellement bien. J’aurais aimé qu’on reste dans ce monde toute notre vie.”

Quarante minutes. De pensées morcelées, qu’ils partagent, dans notre soleil en commun de fin d’après-midi.

Avant de commencer le cours, j’écoutais une vidéo : le vrai langage des oiseaux.

Je l’ai trouvé.

Jeudi 14 mai

L’année prochaine, je ne serai plus prof à Ylisse.

Et ce départ, petit à petit, fait ses racines, et s’infiltre sous le chemin que je parcoure avec les mômes. Il faudra que je pense à bien signaler les problèmes dans l’espace d’Ivan, parce que je ne pourrais pas en parler en salle des profs, avec ceux qui s’en occuperont.
Il ne faudra pas que j’oublie, comme cela m’arrive régulièrement, de ramener cet exemplaire du journal d’Anne Frank dans la pièce où l’on garde les séries de livres de français.
Ou que j’oublie de récupérer quelques travaux et manuels, que je garde dans notre réserve.
Il faudra aussi, avant que je parte, que je poste les lettres que les premiers élèves que j’ai eu dans ce collège se sont écrits à leur eux de dans dix ans. Bon, ce sera six ans, mais ça n’est quand même pas mal.

Les collègues discutent répartition, amendements au règlement intérieur, modification des horaires. Et je traverse ça, un peu plus immatériel qu’hier.

Je ne les sens pas tous les jours, ces racines, hein. Parce que quand il faut corriger le discours de Léo ou l’exercice de Naya, le sentimentalisme s’efface.

Mais quand même.

Petit à petit, la brume s’installe.

Mercredi 13 mai

Une partie de la journée est consacrée à remplir le dossier d’admission en troisième prépa-métier souhaitée par Feyda, en quatrième Avaltout.

Je déteste la paperasse. Je déteste la paperasse à peu près autant que la saison 4 de Glee, ce qui n’est pas peu dire. Et le fait de remplir un document potentiellement important pour la suite d’une scolarité à distance, en me fondant sur les “ahah” et “hmmm” de Feyda au téléphone (Feyda n’est pas super loquace) décuple ma détestation pour ce genre de tâches.

Dans les faits, le dossier sera rempli. Par la CPE, qui a fait tout son possible pour respecter les délais. Par les profs. Par la Psy EN. Par Feyda. Alors d’où me vient cette amertume ?

D’une réflexion de A., après qu’il soit venu présenter son métier, lundi dernier. “On peut vivre dans cette situation, mais moins bien.” Sa pensée d’écrivain a mis les mots sur ce qui croupit en moi depuis quelques jours déjà. Enseignants, adultes, enfants, humains, nous mettons en place des façons de fonctionner, auxquels, j’ai l’impression, nous nous habituons. Mais c’est “moins bien”. Les polices du dossier numérique varient en taille, les signatures sont toutes pixelisées. Et je me demande dans quel genre d’avenir se lance Feyda. Dans lequel nous nous lançons.

Mardi 12 mai

Habituellement, j’aime beaucoup ce moment. Celui où je parle de “Boule de Suif”, alors que les personnages, dans la voiture, salivent devant les provisions amenées par l’héroïne, mais qu’aucun n’accepte de bon cœur, parce qu’il est honteux d’être l’obligé d’une prostitué. C’est l’un de ces cours qui ne m’a jamais trahi. Parce que les élèves comprennent, ces petites lâchetés, ce côté médiocre de l’humanité. Ils l’observent tous les jours, silencieusement, et sans mettre de mots dessus. Et se rendre compte que quelqu’un l’a fait est tous les ans une joyeuse découverte. “Mais graaaave monsieur, c’est TROP ça !” “Ah mais heureusement, heureusement quelqu’un le dit !”

Mais pas aujourd’hui.

Aujourd’hui, je m’escrime face à mon écran et rien ne passe. Les aventures de Boule de Suif rencontrent à peu près le même succès que si je récitais le code civil brésilien. Après, il est vrai qu’il s’agit d’une classe particulièrement amorphe. Mais même les quelques dynamiques sont enfermés dans un mutisme que mes plaisanteries les plus lamentables ne parviennent pas à briser. Le petit micro à côté de leur nom reste désespérément blanc. Pas de son.

Et puis je pense que, de tous les cours que je répète d’année en année, celui-ci est l’un de ceux qui nécessite le plus de corps. Je m’observe et vois que je reproduis les petits gestes que je prête aux personnages. Les regards en biais des bonne sœurs, la veulerie de Mme Carré-Lamadon, les mouvements amples et hésitants de Boule de Suif. Sans eux, ne restent que des mots, trop brouillons ou trop techniques. Pas d’incarnation possible, juste de vagues fantômes.

Faire de ses bras et de ses regards, un pont pour ces mots, ces points, ces subordonnées ; être un catalyseur d’histoires.