Samedi 30 mai

Quinze heures.

C’est le nombre d’heures que je passerai encore au collège Ylisse à enseigner à je ne sais combien d’élèves. Sept, huit par classe, et puis ce sera la fin du règne d’Ylisse, la fin d’une aventure de six ans.

Hormis la consommation de ma déroute capillaire, je me demande en quoi le Monsieur Samovar de 2020 a changé, par rapport à celui de 2013, lorsqu’il est entré accompagné de ses premiers élèves en salle 210, et où les premiers qu’il a entendus ont été “Holala, ça va être vous notre prof, mais noooooon !” (Absolument aucun rapport avec cette épisode ou nos interactions, mais six mois plus tard, l’élève qui avait dit ça était renvoyé par conseil de discipline.)

Je pense que les outils dont j’avais besoin pour enseigner m’ont été donnés dans mon bahut précédent, Crimea, par des collègues d’une patience et d’une gentillesse devant mes bourdes qui me donne envie de pleurer de la chantilly. Mais à Ylisse, j’ai eu l’occasion de les affuter. De mettre à l’épreuve des convictions que j’avais quant au métier, et d’en voir certaines éclater. Le public dit “sensible” de REP+ m’a appris à danser : s’adapter en permanence, d’une heure à l’autre, au gré des classes et de leurs humeurs.
Observer les collègues, et leur façon à eux de gérer des heures tempêtes, d’affirmer leurs valeurs et leurs convictions.

Je pars d’Ylisse rassuré : je sais désormais clairement ce que je veux transmettre en tant qu’enseignant, et connais infiniment mieux mes forces et mes faiblesses. Faiblesses que les élèves, dès la première année, prennent à malin plaisir à détecter, façon Terminator, et dont ils jouent tant qu’ils peuvent. Dans mon cas, c’était ma détestation de l’opposition et mon incapacité à différer un conflit pour le régler plus tard (règle numéro 3 ou 4 de survie du prof, je précise).

Peut-être, sans doute, que mon arrivée dans un bahut dont je ne sais encore rien – je ne vous cache pas que le stress commence doucement à monter – remettra tout en jeu.

Mais je sais que je quitterai Ylisse, d’ici un peu plus d’un mois, en ayant trouvé mon centre de gravité. Et c’est gigantesque.

Vendredi 29 mai

“Monsieur, on fait quoi aujourd’hui ?”

J’ai la tête qui fume. En cause, un mail reçu hier dans la soirée, demandant aux profs d’organiser la rentrée des élèves qui a lieu… dans quatre jours. Contacter nos collègues à distance, s’inscrire dans des tableaux, croiser les heures, recevoir un contre-ordre, tout recommencer, recevoir un contre-contre-ordre, tout rerecommencer…

J’ai préparé un cours d’analyse de texte un peu costaud – l’intégralité des 3e Glee venant à chaque fois à leurs cours de français, c’est jouable – et je ne me sens pas le leur infliger. Ni moi-même de m’infliger ça.

“On parle. J’ai besoin de savoir ce que vous avez compris de la fin d’“Inconnu à cette adresse.”“

Je démarre l’activité qu’on me présente comme l’Antéchrist depuis l’IUFM : le cours dialogué (”qui est un cours magistral déguisé !” nous prévenait la formatrice, limite en agitant un crucifix). Nous nous asseyons et, tour à tour, ils prennent la parole. Un grand corps de mots dégingandés : la vengeance de Max, la lâcheté de Martin, les vêtements de Griselle (”elle se mettait toute nue ? J’ai compris ça, moi…”), le nazisme… Rien n’est plus structuré. Après avoir passé deux mois à leur fournir un cadre précis, je les laisse explorer le texte sans la moindre contrainte. Tout en constatant qu’ils se se sont appropriés des outils dont ils s’entraînent à l’emploi depuis des mois. Argument, contre-exemple, gestion de la parole, implicite…

“Comment on va loin, avec nos interprétations !” rigole Aylee après près de trente minutes à débattre.

“C’est vrai ; ça fait du bien.”

La phrase m’a échappé, entre les fumerolles de la journée et le début du week-end.

“C’est ce que vous faites dans les études de français, non ? relève Benvolio. Aller le plus loin possible dans les textes ?
– En partie, oui.
– Et ça vous manque pas ?
– Maintenant, je peux le transmettre. Comme vous voyez.
– Et ça, ça vous plaît.
– Voilà ; ça me plaît.”

Jeudi 28 mai

Nouvel après-midi passé à appeler l’intégralité des élèves de quatrième Avaltout. Pour leur poser, sur les demandes de la direction, cette question : reviendrez-vous au collège lors de sa réouverture (réouverture toute relative pour nous, citoyens de la zone orange…) ?

Encore une fois, passer du temps à se présenter, le plus clairement possible ; tenter de mettre dans sa voix les graves rassurants ; ne pas bafouiller quand les parents te demandent “mais vous feriez quoi, vous, à ma place ?” Appeler le grand frère, que tu as eu en classe, pour qu’il prévienne ses parents que le numéro inconnu qu’ils voient s’afficher est digne de confiance.

Et apprendre quelques instants après avoir terminé que, finalement, ce retour sera peut-être hypothétique. Nous vivons désormais dans ce monde, un monde dans lequel nous apprenons tous ensemble comment se déroule notre métier, réunis devant le grand feuilleton national.

Je sens depuis quelques jours une vague de lassitude m’envahir. Et je n’ai pas envie d’y succomber, je sais que si je me laisse porter, que je baisse le rythme que j’ai imprimé à ces classes à distance, les deux tiers qui s’accrochent en corps se laisseront eux aussi sombrer.

Chaque jour, donner du sens devient un peu plus compliqué. Mais bon, on tient. C’est le métier.

Mercredi 27 mai

Je ne sais pas si certains d’entre vous ici jouent à World of Warcraft, mais j’ai de plus en plus l’impression que notre Ministre de l’Éducation Nationale est l’anti-Illidan. Pour ceux à qui la référence ne diraient rien, Illidan est un personnage dont la phrase la plus connue a longtemps été “Vous n’êtes pas prêts.”

Blanquer est donc l’antithèse d’Illidan. Il n’est pas un grand elfe à la musculature de culturiste, il n’a pas plusieurs milliers d’années, ni de longue chevelure soyeuse et, surtout, son antienne à lui est “tout est prêt”.

Cthulhu sait que j’ai de nombreux griefs à l’endroit de la politique de cet homme. Mais je crois qu’ils palissent face aux envies de mordre qui me prennent à chaque fois que j’entends dans sa bouche ces trois mots. “Tout est prêt” : la réforme du lycée, Parcoursup, l’enseignement pendant le confinement, l’enseignement après le confinement.

“Tout est prêt.” : si tout est prêt, comment expliquer les dysfonctionnements qui se produisent par la suite ? Simple : les exécutants ne sont pas à la hauteur. “Tout est prêt.” : la phrase que l’on peut prononcer en levant les deux mains devant soi. Moi, j’ai fait mon travail, après, si ça ne fonctionne pas, je n’en suis pas responsable.
“Tout est prêt.” : notre supérieur hiérarchique le plus haut s’engage devant des enfants, des parents. Mais est-ce à lui d’acter cette promesse ? De rassurer des lycéens en panique quant à leur orientation, de régler les multiples problèmes humains et techniques faisant obstacle entre profs et élèves, de désinfecter des centaines de poignées de portes ?
Il ne s’agit pas de son travail, certes non. Mais son travail n’aurait-il pas pu consister d’abord à informer ses subordonnés, même les moins directs, de ses intentions ? De proposer, de se confronter à des oppositions, de chercher des consensus, de négocier, s’énerver, de salir sa chemise blanche ?

“Tout est prêt.” : “Mettez en place ce que j’ai décidé.”

Et comme à chaque fois, personnels de l’éducation, CPE, agents, profs, AED, direction, assistants sociaux se démèneront. Pour que la parole de Jean-Michel Blanquer devient performative. Parce que la situation est compliquée. Parce que nous tenons à nos élèves. Parce que nos protestations sont de moins en moins audibles, parce que 800 000 personnes, fatalement, ont du mal à exprimer leurs réserves d’une seule voix. Alors on tente de redresser la barre, d’éviter les écueils, en criant que ça n’est pas normal. Et quand on sera parvenu, bon gré mal gré, à naviguer entre les écueils, une nouvelle interview à la télévision : “Je vous avais bien dit que tout était prêt.”

On me dira que ce qu’on nous a demandé fait partie de notre profession. Et c’est la vérité. Mais ces efforts seraient bien plus facilement consentis si, pour une fois, ils n’étaient pas instrumentalisés.

Non, cette dernière partie de l’année scolaire n’était absolument préparée. Oui, nous avons beaucoup improvisé, avec plus ou moins de bonheur. Et je préférerais, quitte à avoir une image d’Épinal affichée dans les médias, que ce soit celle-ci : les travailleurs de l’éducation, cette grosse machine que nous avons maladroitement bricolée. Avec nos rustines, nos qualités et nos défauts. Plutôt que cette photo d’un brave ministre disciplinant son équipage agité pour le conduire en bon ordre vers des lendemains qui chantent.

Nous ne sommes pas prêts, nous ne le sommes que rarement, c’est obligé lorsque l’on travaille avec des êtres humains, de jeunes êtres humains en particulier.

Le reconnaître soignerait nos métiers de tant de maux.

Mardi 26 mai

Comme tous les mardis depuis deux mois, je me suis connecté au mur noir de la classe virtuelle. Les cours sentent le gingembre et le citron, vapeurs qui s’échappent du mug d’un demi-litre que je trimballe à chaque fois devant mon écran.

Il y avait un peu plus de monde que d’habitude, en 3e Etourvol. Nous avons parlé de lâcheté humaine et de personnification. D’ironie et d’intégrité.

Juste avant, j’avais lu un document, fraîchement arrivé dans ma boîte mail, expliquant comment se passera le retour entre les murs du collège. Une nouvelle machine construite par la direction qui, cette année, n’aura finalement jamais terminé d’organiser des heures, des tableaux, des modus operandi, à n’en plus finir.

Il va bientôt falloir discuter de tout ça. Approuver, réfuter, négocier ce plan d’action. Devoir remplir des tableaux, apprendre deux heures plus tard qu’ils sont caduques.

Finalement, ce qui aura été le plus difficile durant ce confinement, durant toute cette année, ç’aura été ça : être pleinement, totalement à son enseignement, à ses élèves. Ne penser qu’à eux, et au bonheur que, de temps en temps, ils trouvent à défendre Boule de Suif de leurs arguments étalés dans une boîte de dialogue d’ordinateur.

Lundi 25 mai

Je me rappelle lors de mon année de formation à l’IUFM, l’une des premières interventions d’une camarade de promo : “Je vis très mal le fait que des élèves vont payer le fait que je suis débutante.”

Cette crainte, qu’elle avait parfaitement exprimé, nous la ressentions presque tous. Et le fait que notre formatrice l’ait traitée par un simple hochement de tête, avant de continuer son cours, m’avait mis un peu en colère à l’époque.

Le confinement m’aura permis de lui pardonner, plus ou moins.

Lorsqu’il a fallu nous mettre à enseigner devant nos ordinateurs, des dizaines de prescriptions nous sont tombées sur le coin de la figure, depuis nos établissements scolaires, nos inspecteurs, notre ministère, les parents d’élèves… Maintenez vos exigences, n’en faites pas trop, gardez une cohérences, variez les supports, utilisez l’outil informatiques, gare aux écrans !

Et, en fin de compte, il a tout simplement, et comme toujours, fallu essayer. Expérimenter, avec ce que nous connaissons de nos classes et de nos élèves, pour tirer, en tenant également compte de notre énergie, le meilleur pour chacun d’entre eux.

Je vais être terriblement prétentieux. Mais je crois que j’aurais aimé que cette formatrice nous dise, tout simplement, ce jour-là : “Pardonnez-vous quand vous vous plantez, et continuez à avancer.”

Et j’aimerais, alors que des édiles s’activent à essayer de changer l’enseignement suite à cette crise, qu’ils aient également cette phrase en tête.

Oui, parfois je suis d’un utopisme à rendre cynique un bisounours.

Samedi 23 mai

Un après-midi, dans une petite ville de banlieue parisienne. Cinq adultes et une petite fille, au soleil. Les cinq adultes sont tous profs. Nous nous sommes tous croisés par hasard et profession et, depuis quelques années, faisons route ensemble. Que nous travaillions ensemble ou que certains partagent leur vie.

Cinq profs qui ne s’étaient pas vus depuis plusieurs mois et qui laissent la lumière de ce mois de mai s’étendre lentement sur leurs retrouvailles.

Il y a quelques jours, un collègue m’a demandé comment je vivais le fait que je ne pourrai probablement pas dire au revoir à mes élèves et mes collègues de façon nette et précise. Que ces années en région parisienne risquent de s’achever étrangement.

Je suppose que je vis là une partie de ma réponse : je créerai mes modalités de départ. Même si nous serons encore souvent amenés à nous revoir, je goûte au fait que ces instants sont désormais comptés. Rares. Imperceptiblement j’effectue un demi-pas en arrière. Je sais que les liens que j’ai tissés avec ces personnes me permettront de les retrouver, quel que soit le monde où nous nous retrouverons. Mais cette réalité là, doucement, tendrement, commence à s’étioler.

Et je lui transmets toute la gratitude du monde. La remercie de m’avoir amené à cet endroit.

Vendredi 22 mai

Rangement des tiroirs. Je sors des porte-documents remplis de paperasse administrative que je tente désespérément de garder organisée (peine perdue : j’ai été frappé par une malédiction de désordre de niveau 32 dès ma naissance) : billets de circulation, fiche de remontée des difficultés d’élèves, autorisations de sorties, rapports d’incidents.

Tous ces documents que je manipulais quotidiennement deviennent tout à coup obsolètes : du fait de mon départ prochain, bien évidemment, mais aussi des “nouvelles règles”, qu’un hasard biologique nous force à créer. Plus question de griffonner sur de petites feuilles pour permettre à un élève de sortir ou de glisser dans le casier d’un collègue les problèmes auxquels font face cette élève de cinquième.

C’est étrange. Jusque là, j’étais resté à distance de ce qu’impliquait de vivre en temps de pandémie. Et c’est cette simple action de ne plus pouvoir tendre le bras vers son stylo et de donner une feuille à quelqu’un qui me ramène à la réalité.