Lundi 11 mai

Cet après-midi, trois visages, sur l’écran de la classe virtuelle des quatrièmes Avaltout. An, A, et S. Respectivement pâtissière, auteur et ostéopathe. Je leur ai proposé de venir présenter leurs professions.

Les petits silhouettes mauves s’allument au fil des questions que se posent les mômes. Combien vous gagnez d’argent ? (la grande star) Est-ce que vous aimez ce que vous faites ? Est-ce vous pouvez changer si ça ne vous plaît plus ?

Le même genre de questions qu’ils auraient posé si ces trois adultes étaient venus en chair et en os. Les mêmes réactions. Et pendant que chacun prend la parole, je me dis qu’en réalité, nous aspirons tous exactement à la même chose : un retour à une vie normale. Rassurante. Celle que nous connaissons.

Les enfants veulent des cours, durant lesquels, parfois, s’ils ont été sages, on fait quelque chose de différent.

Sur les plateaux télé, des experts, plus ou moins auto-proclamés appellent à une reprise des cours sur place. Et dans les images qu’ils évoquent, on retrouve toujours les mêmes archétypes, du tableau noir au passage du bac. L’école qu’ils ont connu, qui les a formés, quoi qu’ils en racontent désormais.

Les enseignants espèrent revoir leurs élèves. Envisageant la souffrance de ce que seront des cours barrés de masques et frottés de gel hydroalcoolique.

Si le retour dans les écoles cristallise tellement de tensions, actuellement, c’est qu’elle est, comme peu d’autres lieux, un endroit de stabilité. Des tables, des chaises. Des enfants, des profs. Des devoirs, des sorties, des punitions. Et c’est insupportable, c’est totalement insupportable que ça ne redevienne pas comme cela. Comme si, si les mômes se retrouvaient cartable au dos, à passer les grilles des établissements scolaires, la vie retrouvait son cours. Tout cela n’aurait été qu’un mauvais rêve, tant qu’on écrit le cours à la fin de l’heure, c’est qu’il nous reste quelque chose d’immuable.

Moi aussi, je sacrifie à cette tradition. En disant bonjour à chaque élève qui arrive dans la classe, en insistant bien pour qu’ils écrivent “dans la partie cours du cahier”. En mettant des notes, qui ne comptent pas mais qui sont là, sagement à leur place, dans le petit cadre tracé à cet effet. En faisait venir An, A et S.

Jusqu’à ce que l’on comprenne comment faire repartir le monde, d’une façon ou d’une autre.

Samedi 9 mai

Chers élèves,

Merci de m’avoir rendu votre rédaction à l’oral. 42 copies sur deux classes, c’est pas mal du tout. Et je sais que, pour beaucoup d’entre vous, cette minute de lecture du discours que vous aviez préparé (un discours inspiré de la nouvelle “Quiz aux travaux forcés”) n’a pas été évidente.

En plus de cela, je peux bien vous l’avouer, ma motivation en vous donnant ce travail était bien égoïste. Parce que ça m’a fait beaucoup de bien, de vous entendre, autrement qu’au travers de petites phrases déformées, lors des classes virtuelles, auxquelles vous assistez de moins en moins souvent.
Je vous ai entendu inspirer avant de vous lancer dans vos phrases, trébucher sur les mots dont vous n’étiez pas sûrs. De temps en temps, vous croyiez à votre tirade, et il y en a même certains qui ont joué leur personnage de bout en bout.

Pendant 42 minutes, j’ai pu retracer vos voix. Me rendre compte que tout au long de l’année, elles polissent en ruisseau les pierres de ma perception. Et que depuis presque deux mois, ce ruisseau s’est asséché.

Il y a ce film très pessimiste que nous avons étudié dans lequel un personnage dit : “C’est incroyable, ce que peut devenir le monde sans les voix des enfants.”

Je vous dis toujours qu’il faut se méfier du lyrisme à outrance.

Pas cette fois-ci.

Vendredi 8 mai

“Monsieur au fait, j’ai joué à Final Fantasy 7. Mon père se l’était acheté et j’ai demandé si je pouvais essayer, vu qu’il était dans la fiche des œuvres que vous nous avez donné.”

Benvolio a ouvert une fenêtre sur le chat de Pronote pour me dire ça et je me dis que le réseau pédagogique de l’Académie de Versailles doit vraiment en voir des vertes et des pas mûres depuis le début du confinement.

“Vous aimez bien ?
– Oui, mais la façon de jouer est bizarre. En tout cas on comprend vraiment la dystopie, vous aviez raison. Vous savez que c’est un vieux jeu, de base ? Ça c’est une nouvelle version.
– Oui, j’y ai joué quand l’original est sorti.
– Mon père aussi. Du coup il m’a parlé qu’il y avait d’autres jeux, qu’il aimait bien un personnage qu’on voit après, genre un vampire.
– Oui, je vois très bien.
– Vous devez avoir presque l’âge de mon père, en vrai. C’est marrant, on se dit toujours que les profs ils ont pas d’âge, ça vous rend plus vrais, le confinement.”

Jeudi 7 mai

“Monsieur, vous avez vu, il y a du soleil ! écrit Ilya, qui a inséré un cœur, près de son nom.
– Vous avez un jardin, monsieur. Ou un balcon ?”

Les troisièmes Glee s’installent gentiment à leurs pupitres de pixels. Nous commençons à pencher le nez sur un texte d’”Inconnu à cette adresse”, qui raconte l’étrange fascination des années 30 pour le petit dictateur à moustache. Les mômes participent, chacun à leur manière. Entre ceux qui vont chercher des renseignements sur Wikpedia, les organisés qui trient les arguments en plusieurs colonnes sur un faux tableaux blancs et les avides de parole, le micro toujours ouvert.

“Vous êtes très en forme aujourd’hui, dites-moi.
– Oui, on s’est dit qu’on allait sans doute rester longtemps à faire cours comme ça.
– Et ça vous fait plaisir ?
– Ben c’est comme vous nous dites monsieur. C’est comme quand on a une mauvaise note : on peut se mettre en colère et dire que c’est injuste, ou essayer de voir ce qu’on peut faire. On a fait un pacte entre nous : on va faire du mieux qu’on peut. Comme avant les spectacles de fin d’année, en fait.
– C’est vrai, lance Miriam-chan (”je peux garder le “chan” pour cette heure ? Juste pour cette heure, s’il vous plaît !”)  On n’avait pas fait de pacte depuis tellement longtemps… C’est toujours quand il fait beau, que ça arrive.
– Bon. On y va ?
– D’accord monsieur.”

Depuis que je les connais, depuis la sixième, cette classe n’oublie jamais de me rendre heureux.

Mercredi 6 mai

Quand Lys est arrivée en sixième, elle faisait partie de ces élèves dont leurs camarades rigolent : “De toutes façons elle comprend rien.”

Ils n’avaient pas tout à fait tort. Lys passait son temps à rouler des yeux affolés, traduisant ses difficultés. Le genre de difficultés avec lesquelles des élèves se débattent toute leur scolarité.

Monsieur Vivi a sauvé Lys, un jour. “Vous avez le droit de comprendre, et de poser des questions. Un professeur vous doit des explications.”
Lys a pris ce conseil à cœur. Et depuis, pose des questions. Inlassablement. Jusqu’à ce que tout implicite soit levé. Ignorant les soupirs d’exaspération de ceux qui ont déjà pigé.

Aujourd’hui, elle envoie un message à ses profs. Dans son style. Sans vraiment de formule de politesse, avec des phrases qui s’empilent dans tous les sens. Lys voudrait d’autres cours virtuels. Elle sait qu’on essaye de se limiter, pour ne pas désavantager ceux qui ne disposent pas d’ordinateur, pour ne pas les scotcher, six heures par jour à un écran de la taille de la paume de la main. Mais elle en a besoin ; et comme Monsieur Vivi le lui a appris, elle demande, elle exige presque.
En nous disant qu’elle a besoin de voix, qu’elle ne parvient pas à s’organiser seule, et à distance. Il y a beaucoup de tristesse, et d’affolement dans ce mail.

Lys en a besoin. Tandis que d’autres ont, justement, besoin qu’on ne multiplie pas les supports. D’autres qu’on leur téléphone, régulièrement. D’autres que ce soit avec leurs parents qu’on communique.

C’est le pire jeu du monde : on ne cesse de bouger es curseurs, d’adapter nos façons d’enseigner, depuis le début du confinement. Et tout ce qu’on apporte à certains mômes en dessert d’autres. Tous les jours on ajuste, tous les jours on se plante. Ou on réussit, un peu.

Et bien entendu, je ne me fais pas d’illusion. Ce que ce confinement met en évidence, c’est l’aporie de l’enseignement au quotidien.

Mardi 5 mai

Lelio a voulu se foutre de moi, Lelio s’est coincé tout seul. Alors que je postais le travail du jour durant mon milieu de matinée (soit 7h30 du matin), il me lance un message qui ressemble à ses répliques orales en cours.

“Bah monsieur, tout le monde dort, là hein !
– Vous pourrez en prendre connaissance plus tard. Et je vous souhaite bonne nuit, donc ?
– Non, monsieur, moi je me suis couché à 9h, et je suis réveillé, là.
– Oh, ça tombe bien.”

Et, une heure plus tard, je l’appelle. Lui demande de se rendre sur ma classe virtuelle, dans laquelle il n’a pas daigné posé un orteil depuis le début du confinement. Je branche ma caméra, demande qu’il fasse de même.

“Vous me dites que vous n’arrivez pas à vous organiser. Donc je vous propose que nous travaillions une heure ensemble, rien que tous les deux, pour vous aider.”

Il tortille sa grande carcasse, l’air mal à l’aise, tentant son sourire provocateur. Personne n’est là pour le lui renvoyer.

“Allez. Montrez moi vos cahiers, on va essayer de voir où vous en êtes.”

Nous prenons le temps. Il déplace sa tablette, je lui propose de faire une pile. De se débarrasser de ça. De mettre, pour aujourd’hui, ce cahier à jour. Une petite heure pour organiser l’intérieur que je devine à travers mon écran.

“On se revoit la semaine prochaine pour continuer le rangement ?
– OK.
– Je plaisante Lelio.
– Ouais, moi aussi !”

Peu de temps pour souffler. Nouveaux messages d’élèves sérieux dont les moyens informatiques tombent en morceaux. Il faut les appeler pour les rassurer, mettre en place des dispositifs permettant d’aller chercher au collège une tablette en toute sécurité.

Et puis aller rassurer ceux qui angoissent terriblement. Je ne sais pas ce qu’il arrive à Théa en ce moment, mais je sais que sa situation familiale semble compliquée, depuis les vacances. Je lui renumérote tous les cours, les lui envoie un par un, m’assure qu’elle a bien compris. Pendant qu’elle recopie, avant de m’envoyer un message m’assurant que tout lui semble clair, je suis tenté de lui demander ce qu’il se passe, si on peut l’aider.

Je me contente d’un “n’hésitez pas si vous avez besoin d’aide.”

Je me sens bien dans ma profession depuis que j’ai réussi à établir des frontières claires entre mon monde professionnel et personnel. Cette crise a démoli les postes frontières et mes douaniers mentaux tentent désespérément de recoller les bouts.

Que reconstruirons-nous, comme école, après tout cela ?

Lundi 4 mai

Changer de rythme. Changer d’activité : ça reste l’un des moyens les plus sûrs de combattre le découragement chez les élèves. Cette semaine, j’ai décidé de laisser les cours de côté. Des amis, plus ou moins proches, ont répondu présents : ils vont venir, dans cette salle de pixels, parler de leurs métiers.

Je n’ai pas vu les mômes enthousiastes depuis si longtemps : les idées de questions à poser aux intervenants fusent un peu n’importe comment, une sorte de brouhaha se met en place, entre le chat vocal et textuel. Mazzio, qui prend des notes, finit par pousser une gueulante, parce que bon, ça suffit là, il a pas le temps de tout écrire !

“Mais arrête, on est contents, ça change !” lui lance Teresa, sans la moindre méchanceté.

“Sans rire monsieur, ça va nous faire voyager un peu !” rigole Ivy, avant de déconnecter. “C’était mon meilleur cours depuis longtemps, je suis trop heureuse !”

Ce lundi n’est pas perdu.

Samedi 2 mai

Je reçois aujourd’hui un mail précis, poli et adorable de Brinya. A l’image, donc, de son expéditrice. Depuis le début de l’année, elle arrive en cours avec le sourire et ses devoirs faits. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que Nils ait décidé qu’aujourd’hui, il allait balancer ses crottes de nez à l’aide d’une sarbacane, elle travaille avec bonheur. Le terme n’est pas trop fort. Elle ressort perpétuellement de la classe en souriant. Brinya aime l’école et, depuis le début du confinement, n’a pas raté la remise d’un seul devoir

Dans son écrit, elle me demande comment se procurer un ordinateur ou une tablette (le collège en prête aux élèves qui en ont besoin). Je lui explique la démarche à effectuer et m’étonne qu’elle ne m’ait pas informé avant que cet outil lui manquait.

“On m’avait prêté un ordinateur mais j’ai dû le rendre. C’est de plus en plus compliqué de travailler comme ça.”

J’ai déjà reçu trois messages similaires. Les écrans rendent l’âme à force d’être partagés et sollicités. Le rythme crée par les élèves et leurs parents, tant bien que mal, brinquebale, tout craque et se lézarde chez nos élèves.

“Je crois que tout le monde va comprendre que l’école tient tout ensemble.” conclut Brinya dans son dernière mail.

Souvent, ma sœur cite avec amusement cette phrase de Pratchett, me semble-t-il, qui dit que tout ce qui sépare l’humanité de la barbarie, c’est un repas chaud et un lit où dormir.

Et, apparemment, l’école pour “tout faire tenir ensemble”.