Lundi 8 juin

La pensée la moins débile que j’ai eue ces derniers mois est la suivante : de nos jours, le silence est un acte de courage immense. Ne pas s’indigner devant les tonnes de bouse que nous déversent en permanence la trouzaine de canaux de communication est un acte d’hygiène mentale impressionnant.
Et je vous avoue que je ne m’en sens pas encore capable. Pas quand je lis, dans le journal L’Opinion, un article intitulé “École au ralenti : où sont les profs ?”
L’article en question est une ribambelle de clichés, soutenus par des phrases entre guillemets dont on n’a jamais les sources, à tel point que j’en ai déduit qu’il ne s’agissait pas de citations mais juste de la journaliste qui doit être une de ces personnes qui fait des guillemets avec les doigts et mérite donc le supplice de la roue.
Ce papier pourrait prêter à rire, si, justement, les profs n’avaient pas été exactement là où il faut, ces derniers mois. Alors Mme Lombard-Latune, puisque vous êtes infichue, en un article, de répondre à votre question liminaire, laissez-moi vous dire où ont été les profs, durant le temps du confinement.
Les profs ont d’abord été dans les abysses. Se retrouver du jour au lendemain coupé de ses élèves, avec des solutions informatiques qui, sous l’afflux, pètent comme mes vaisseaux sanguins quand j’écoute du Ricky Martin, avec une administration qui tente désespérément de contacter des centaines d’élèves, c’est peu évident. Alors les profs ont été derrière leurs cahiers d’appel, leurs fiches de début d’année, leurs duplicata de convocation à des réunions parents-profs pour trouver des moyens de contacter leurs classes.
Personnellement, j’ai installé Discord sur mon ordinateur, parce que je savais que quelques élèves l’utilisaient. Dix ont répondu présents, dix éclaireurs qui m’ont reconstitué mes classes. Voilà la première étape de notre voyage. Les abysses. Et il en reste d’autres.
Les profs ont ensuite été derrière leurs cours. Vous savez le truc qu’on “change une fois tous les quinze ans” (moi aussi je sais citer sans sources en faisant des guillemets avec les doigts). Des cours préparés pour l’année, qu’il fallait, par la force des choses, amputer d’un trimestre. Les profs ont donc dû recréer de toutes pièces des façons d’enseigner, dans un délai de 48 heures, soit le week-end précédent le confinement. En prenant en compte les profils de classe, d’élèves, les progressions annuelles. Repenser, en deux jours, trois mois d’apprentissage.
Ce qui a, bien entendu, amené les profs derrière leurs ordinateurs. Je suis un boulimique de l’écran, j’ai passé des nuits devant des jeux vidéos. Mais il m’arrivait de me retrouver la nuque raide et les yeux rougis entre les classes virtuelles que nous avons rapidement commencé à mettre en place, les cours à envoyer sur l’ENT, par mail, par Pronote, par pigeon voyageur et les innombrables messages d’élèves et de parents qu’il a fallu rassurer. Chacun à leur manière. Ceux qui craignaient pour le retard de leurs enfants, ceux qui voulaient savoir quand “le virus serait terminé” (sic). Ceux qui avaient peur et avaient besoin d’être rassurés. Ceux qui avaient juste besoin de parler.
Avez-vous déjà eu par écrit une conversation avec une personne de 14 ans dont l’un des parents vient de décéder de la Covid, Mme Lombard-Latune ? Il est possible que, pendant ce temps-là, j’ai en effet un peu disparu de la surface de la terre, pour m’occuper d’elle.
Où étaient les profs ? Vissés au téléphone, Mme Lombard-Latune. Et pas juste pour prendre des nouvelles de leurs proches. Pour appeler les élèves et les familles, régulièrement, pour être sûr que le maximum d’élèves tenaient bon. Pour faire de la maintenance informatique sur les équipements numériques qui déconnaient. Je sais désormais dépanner un téléphone à distance, paramétrer une connexion Wifi un fournisseur d’accès qui n’est pas le mien, et remettre à neuf une cafetière Nespresso (l’une des ces affirmations est un mensonge, pourrez-vous deviner laquelle ? L’interactivité, au coeur du métier d’enseignant).
Les profs, parfois faisaient cours à des élèves ne disposant par d’ordinateur. Oui. Au téléphone. Forcément, ça prend du temps. Assez de temps pour qu’une journaliste finisse par se demander où ils sont, ces profs.
Les profs étaient à la manœuvre. Comme des métiers qu’on a applaudi et d’autres qui sont restés loin des vivas.
Mais vous savez quoi ? Je suis à peu près certain que vous vous foutez royalement de cette longue énumération d’attributs du sujet et de compléments circonstanciels de lieu. La vérité, ce n’est pas que vous voulez savoir où nous sommes, c’est que voulez nous voir. Nous voir sur des photos, dans les médias, derrière des tableaux noirs, à enseigner à des classes souriantes nos ancêtres les gaulois, “Demain dès l’aube” et les fractions.
Vous voulez que nous aidions à reformer les rangs. Les rangs de têtes à pencher sur des cahiers, en silence. Silence dans la classe. Des enfants comme des adultes.
Ce que nous avons fait, Mme Lombard-Latune, durant ce confinement, en était l’opposé. Nous avons utilisé nos convictions, souvent personnelles, parce que c’était tout ce dont nous disposions. Nous avons employé des gadgets technologiques mal foutus, des idées farfelues et, surtout, toute notre expertise, pour faire en sorte que l’école tienne. Parce qu’en fin de compte, c’est nous, qui savons. Nous sommes des experts dans le domaine de l’éducation. Assez experts pour savoir accepter la critique quand elle est fondée et faire preuve d’un agacement logorrhéique lorsqu’elle est aberrante. Nouvelle question, devinerez-vous à quelle catégorie appartient la votre, de critique ?
Oui il y a eu des ratés. Et quelle joie, hein, les mots qui nous condamnent ? D’où vous vient cet enthousiasme à pointer les dysfonctionnement d’une machine actionnée par 800 000 âmes qui, lentement, tente de reprendre un fonctionnement plus normal ? Tentative rendue d’autant plus difficile que les règles changent chaque semaine. Demi-groupes, classes entières, 10, 15, 20, masqués, démasqués, libérés, délivrés (oui, la variété des références est l’une de mes marottes). Et les enseignants tentent d’appliquer. Toujours en prêtant le flanc à la critique, mais en est-il possible autrement ?
Voilà où nous étions, voilà où nous sommes, nous, les profs. Parfois, même, nous sommes presque à deux endroits à la fois. Comme aujourd’hui, où j’ai accueilli des élèves ce matin et où j’ai dû rapidement leur dire au revoir car il me fallait retourner chez moi pour faire cours à distance à leurs camarades encore chez eux.
Vous sentez-vous puissante, à “dénoncer”, guillemets avec les doigts, ce corps de métier que, visiblement, vous abhorrez ? Vous sentez-vous juste ?
Ou peut-être, peut-être, est-ce uniquement un problème de vision. Vous ne nous voyez pas. Parce que nous ne cherchons pas à briller. Jour après jour, nous avons tenté d’avancer. Et surtout de faire avancer nos élèves. Vos enfants. C’est une occupation du quotidien, une tâche très humble, quand on y pense. Pour la voir, il faut juste s’approcher un peu.
Pensez-y, la prochaine fois.