Mardi 9 juin

Retour à Ylisse, après plus de deux mois. Pour une heure et demi.

J’ai une sacoche toute légère en bandoulière, et dans les oreilles un morceau qui contient les mots “home again”. J’ai besoin que ce moment soit tarte. Parce que je retourne bosser à un endroit qui a dû me pomper plus d’énergie vitale que Dracula dans ses grands jours ; parce que j’y passerai un temps ridiculement court ; parce qu’Ylisse est un endroit très vilain, au fond.

Le moment est tarte.

Il fait beau, et l’air est encore neuf. Je traverse lentement le grand parking, contourne le grand centre commercial désaffecté, remonte la rue que remontent quelques silhouettes masquées.

Le grand bâtiment est silencieux. Une carcasse vide, où subsistent quelques ilots. Le sourire de R., à l’accueil, toujours aussi forte, toujours aussi belle. Le bureau de Chef Adjoint, heureux que le concert d’Aerosmith ait été reporté (”en espérant qu’ils ne soient pas morts d’ici là.” grimace-t-il).
La salle des prof, où je retrouve V. Seul autre collègue à être là à 8h30, car nous n’accueillerons pour le moment que deux demi-groupes d’élèves.

Ils sont neuf. Neuf quatrièmes Avaltout, déjà à grogner, à tripoter leurs masques c’est trop chiant monsieeeeeeur oui pénible, mais c’est chiaaaaant, on est fatigué quand est-ce qu’il arrête, le virus ? Je me demande s’ils me voient sourire des yeux. Probablement pas, ils ne me regardent pas.

J’ignore si cela est dû au boulot hallucinant de leurs profs ou, plus probablement, à leur tempérament, mais rien ne semble avoir changé. Et ce ne sont pas de petits détails comme avoir la tronche à demi-masquée, le fait de devoir se tenir à un mètre de distance et de se retrouver avec un emploi du temps tout fracturé qui les perturbe. Ils ne sont pas plus tôt assis que les questions fusent dans tous les sens, que les protestations éclatent quand j’explique que, oui, nous allons apprendre et que je me retrouve à devoir rouler mes globes oculaires dans leurs orbites pour compenser le fait de ne pouvoir faire mon habituel pli désapprobateur avec la bouche.

Pendant une heure trente, les contingences s’envolent. Je les ai retrouvés eux et l’expérience est intacte. C’est tarte, ça aussi, mais il ne me reste plus beaucoup de temps pour le vivre. Alors j’en profite.

Je les abandonne sur le terrain d’EPS où leur prof tente de les faire bouger un peu. Il faut que je me dépêche d’attraper un RER dans l’autre sens : j’ai cours virtuel avec ces mêmes quatrièmes dans trois heures.

Volent les souvenir, vole le temps. J’ai effleuré Ylisse du bout des plumes, et tout désinfecté à coup de gel hydroalcoolique. Quel lien pouvons-nous créer, dans ces passages fantômes ?

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