Mercredi 10 juin

Que doit savoir un prof ?

Si la période dont nous sortons doucement nous aura appris quelque chose à nous, les enseignants, c’est que les attentes qui nous sont dévolues sont nombreuses. Et souvent floues. C’est de ces espoirs troubles qu’une frange des médias, et, hélas, de notre hiérarchie joue actuellement pour pointer du doigt la profession et ses manquements.

Plus j’avance dans le métier, plus j’en arrive à la conclusion que notre rôle social diffère grandement de notre fiche de poste. Si vous trouvez que je ne suis pas clair rassurez-vous, ça va empirer.

J’ai toujours bêtement cru que mon métier consistait à enseigner l’architecture du français à mes élèves, leur faire découvrir des textes qui leur permettraient de construire leurs pensées, et de rester vigilants quant à leur bien-être global. De façon très générale. C’est d’ailleurs peu ou prou ce qu’on nous a expliqué lors de ma formation.

Mais finalement, tout cela reste très théorique. Si je pense que de nombreux collègues se retrouveront dans la description que je viens de faire de ma profession (si ce n’est pas le cas, dites-le moi), je pense que le grand public, et j’utilise le terme sans le moindre mépris, attend quelque chose de tout autre : la stabilité. Durant le confinement, il nous a été reproché tout et son contraire : de ne pas donner suffisamment de travail aux élèves, de trop en donner, de trop peu recourir à l’outil informatique, de flanquer les élèves devant des écrans à longueur de journée. De ne pas vouloir réintégrer nos classes, de vouloir les réintégrer, faisant fi de la santé des enfants et de leurs parents.
Cette colère pourrait se résumer en ces termes : nous, profs, devions proposer des solutions pratiques et applicables car nous sommes ceux qui savent.

Que doit savoir un prof ? Tout.

Dit comme ça, ça peut sembler grotesque. Mais c’est un fait. Régulièrement, des collègues hallucinent devant la quantité de casquettes qu’on nous demande de porter : enseignant, soignant, psychologue, animateur, intendant, médiateur et j’en passe. Et je suis toujours émerveillé de voir la vitesse à laquelle les jeunes collègues apprennent à se plier à ces rôles, quand bien même rien n’a pu les préparer à cela.

Nous faisons partie de ces métiers-chevilles, qui sont nombreux dans l’administration publique ou la santé. Nous ne cessons de déborder de notre mission car nous travaillons avec des humains, en permanence, et avec leur famille.

Comment parvenons-nous, habituellement, à tenir ces fonctions ? En exerçant dans un cadre relativement stable, celui des établissements scolaires. Il y a peu de structures plus familières qu’un bahut. Qu’on y ait de bonnes expériences ou de mauvaises, presque chaque personne en France sait comment fonctionne ce cadre.

La pandémie l’a fait éclater. Chacun s’est retrouvé plus ou moins livré à lui-même, car même la direction la plus performante au monde ne peut recréer virtuellement et à plusieurs dizaines de kilomètres de distance une école, un collège ou un lycée. Chaque prof (et, je le suppose, chaque personnel travaillant dans l’éducation) a dû inventer des façons d’enseigner. Et forcément, nous n’étions pas tous en synergie. La belle structure rassurante a volé en éclats. Et il est tout à fait compréhensible que lorsque l’on retire un pilier de la vie en société, les gens se révoltent.

L’ironie de la situation pourrait presque prêter à sourire : les critiques contre les enseignants ont rarement été aussi virulentes, du fait même que l’on s’est rendu compte du rôle, des rôles plutôt, capitaux qu’ils occupent au quotidien.

Ce billet terriblement embrouillé – à ce sujet, merci d’être resté jusque là – n’a pas pour vocation à demander des applaudissements sur le balcon à 20 heures, des médailles ou quelque titre honorifique que ce soit. Je ne souhaite qu’une chose : que malgré les fictions tissées actuellement pour des nécessités d’audimat ou d’échéances électorales, nous nous rendions compte que nous travaillons tous dans la même direction. Parents, profs, personnels de l’éducation. Mais l’Éducation Nationale est, et restera, une grosse machine infernale, ou un mammouth, si vous préférez. Parce qu’elle ne consiste PAS qu’à faire apprendre leur cours aux enfants. Je sais que j’énonce une évidence, mais il est nécessaire qu’elle soit limpide.

Les profs doivent être capables de tout ou presque, selon les circonstances. Nous nous y employons. Mais nous ne sommes pas, nous ne serons jamais, les tenants d’une science exacte. Nous tâtonnons, au jour le jour.

Ne soyez pas trop pressés. Venez nous parler. Et n’écoutons pas trop la rumeur qui gronde, agite et montre les dents.

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