
Quelque chose n’aura pas cédé au confinement, cette année : la fatigue de l’explorateur.
Je finis chaque année scolaire sur les rotules, pour différentes raisons : j’ai refait tous mes cours d’un niveau, j’ai participé à un projet de classe ambitieux, j’ai été professeur principal d’élèves ayant des difficultés particulières…
Mais la fatigue de l’explorateur revient, tous les ans.
Pour l’exprimer simplement, je recours, encore une fois, à Doctor Who. Dans un épisode, l’un des compagnons du Docteur lui dit que, comparé à la sagesse, la longévité et aux pouvoirs d’un Seigneur du Temps, les humains doivent lui paraître bien misérables. “Quand je vous vois, je vois des géants.” répond le Docteur.
Si j’ai un point commun avec lui, c’est cela. Chaque année, quand je vois mes élèves, je vois des univers. Une centaine d’univers entiers, inconnus. Chacun avec son architecture, sa physique, ses limitations, ses lois. Certains aisés à cartographier, d’autres presque impossibles. Et c’est l’une de nos tâches – à mon avis bien entendu – que d’être capable de savoir jusqu’où pousser la découverte de ces terres inconnus, et où s’arrêter.
C’est cela, être enseignant : être perpétuellement en lien avec des centaines, plusieurs centaines, selon la matière, d’existences et de complexités. J’ai souvent l’impression d’effleurer la surface de ce qui constitue la personnalité des gens qui me sont les plus chers. Alors mes élèves… Ceux qu’on nous a confiés, ceux que l’on doit réussir à faire avancer, à écouter, à observer… C’est peut-être l’aspect le plus fou, et le plus exaltant de ce métier.
Cette année, un organisme microscopique m’aura forcé à repenser les modalités de découverte de ces enfants-cosmos. Je n’ai pas l’impression d’y avoir perdu au change. Et comme à l’habitude, je vois approcher la fin de l’année épuisé mais heureux, le visage buriné de la lumière de milliards d’étoiles.