Mardi 16 juin

“Vous avez osé grandir, pendant le confinement !”

Ils entrent en rigolant, et à un mètre de distance. Je me dis que ce que je viens de leur balancer est à peine une blague. Ils ne sont plus les même qu’il y a deux mois.

Aujourd’hui, je retrouve mes élèves. Et tant pis pour ce possessif, dont je me méfie habituellement. Enfin, enfin, je vais vraiment pouvoir faire cours. Avec eux en chair et en os. C’était il y a si longtemps. Deux mois. C’est un monde.

Et ils ont vraiment, vraiment grandi. Les quatrièmes se muent lentement en troisièmes : comme tous les ans, ils occupent un peu mieux leurs corps, et abandonnent les quelques scories de mômes qui restaient : tripoter la bretelle du cartable, bouder à la moindre remarque, ne pas oser sourire…
Par contre, comme tous les ans aussi, ils restent avant tout des ados : et il ne faut pas trois minutes pour que la classe de quatrième Avaltout redevienne un joyeux n’importe quoi, où je dois empêcher Mathis de tarter Alana qui l’a traité de “sémaphore” (j’apprendrai plus tard qu’elle voulait juste lui demander ce qu’était une “métaphore), où je dois expliquer que NON, les oiseaux ne font pas caca dans les nuages et que, par conséquent, avaler de l’eau de pluie n’est pas dangereux, tout en essayant de leur remémorer quelques bribes du travail que nous avons effectué à distance.

“Mais c’était dans un autre monde, ça monsieur. Je me rappelle du dernier vrai cours, mais pas de la classe virtuelle.”

C’est un fait. Tous sont capables de me citer des vers de “L’invitation au voyage”, entendue au dernier vendredi de l’ancien monde, mais les traits d’Adamsberg, que nous avons évoqué hier, sont irrémédiablement brouillés.

Les troisièmes Glee aussi ont subi une métamorphose. La plus miraculeuse, celle qui fait d’eux de jeunes gens. Là aussi, tous les ans, le prodige se répète. Quelque chose dans le port de tête, un tout petit peu plus altier, le menton un brin relevé. Et tout change. Ils ne subissent plus, ils sont là de leur plein gré, ou en tout cas sans plus d’opposition.
Ils sont les seuls à attendre tous sur les emplacements espacés d’un mètre. Monsieur Vivi, leur prof de musique depuis la sixième, leur a appris cela : laissez une chance aux adultes de vous expliquer la contrainte, même si vous ne la comprenez pas tout de suite. Ensuite seulement interrogez-la.

Je les retrouve la gorge serrée. Nous parlons de Maupassant, de son ironie. Le tissu entrave ma bouche, le masque que je porte est trop épais, il me colle aux lèvres, tout mon corps vient à la rescousse. Sourire des yeux et des mains, dans cette immense salle de technologie, distanciation sociale oblige. 

Ils sont ma récompense, ces futurs lycéens, presque étudiants, qui échangent, sans lever la main, mais dans le respect total de la parole de l’autre. Il n’y a plus de conflit, presque plus besoin de discipline. Peut-être, sans doute, je les idéalise. Mais flotte sur la salle T001 un grand apaisement.

L’autre jour, une élève s’est amusée à appeler à multiples reprises mon numéro, que j’avais confié à sa mère, après l’avoir aidé dans de multiples tâches administratives. Quand je l’ai confrontée à ce sujet, lui disant que je trouvais indigne qu’elle profite ainsi d’une faveur que j’avais fait à sa famille, elle m’a très insolemment et justement répondu : “j’ai pas à vous être reconnaissante.” Le terme m’avait marqué.

Pas de reconnaissance nécessaire. Voir ces élèves-là se déployer, entendre leurs voix, que même un masque n’étouffe pas, se dire que l’avenir a peut-être une chance, avec leurs envies aux commandes.

Je veux juste ça.

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