Mercredi 17 juin

Chers membres du Ministère de l’Éducation Nationale,

Je tiens à vous adresser tous mes remerciements. Si, un jour, je me retrouve projeté dans l’univers des Douze travaux d’Astérix, l’épreuve de la maison qui rend fou sera une telle partie de plaisir que je pense que César concédera sur le champ.

En effet, depuis qu’il a été annoncé qu’il était temps de faire revenir ces grosses feignasses d’enseignants nos élèves sur leur lieu de travail, les modalités dudit retour ont été pour le moins fluctuantes, et ce pour tous les adultes travaillant dans un établissement scolaire : des agents, qui se sont retrouvés à désinfecter au coton-tige les touches des claviers d’ordinateur aux personnels de direction, qui, à force de crée des emplois du temps en exploitant toutes les fonctionnalités de Pronote vont finir par accéder au stade de Dieux Quantiques, en passant bien entendu par les profs. Par exemple, dans notre bahut, il a été demandé au profs principaux d’organiser les semaines qui restaient en invitant les collègues à s’inscrire sur les différents créneaux d’enseignements réservées à leurs classes. Créneaux assez restreints, du fait que les élèves ne peuvent pas se croiser entre classes, doivent entrer par des endroits différents dans le bahut, se laver les mains à en faire honte à Ponce Pilate… Le tout en continuant à assurer des cours à distance, ce qui donnait des dialogues assez croquignols à base de “Désolé, je dois rentrer chez moi, je donne un cours.”

Il faut croire que cette organisation n’était pas bonne, quand le 14 juin, notre président a annoncé qu’à partir du 22, tout le monde allait retourner à l’école hop hop hop plus vite que ça. Nous avons donc pris notre organisation et l’avons mise bien profond dans nos poches, les agents ont réorganisé les salles, prévues pour 15 élèves, de façon à ce qu’elles puissent en accueillir davantage, et les personnels de direction ont à nouveau fait des offrandes à Pronote, qui était à deux doigts de muter en une entité dotée de conscience.

Et ce matin, au collège Ylisse, nous tenions conseil pour ré-ré-ré-organiser l’emploi du temps des élèves… Mais sans les règles du jeu. Parce que, bon, hein, filer un protocole d’accueil le mercredi pour une rentrée le lundi d’après, c’est un peu pusillanime. Chevauchons le tigre, même si nos jambes trainent par terre, et improvisons.
En vrai je suis mauvaise langue, le protocole est arrivé dans la matinée, forçant notre principale à interrompre la réunion pour le lire en direct. Pas de bol, il ne s’agit que d’une version provisoire, mais c’est vrai qu’on a des exigences trop hautes, nous les fonctionnaires, à demander les règles du jeu qu’on exige que nous jouions.

Il nous a donc fallu créer un deuxième emploi du temps à superposer au premier mis en place par les professeurs principaux (vous suivez ? Moi non plus), à l’aide d’un document partagé où tout le monde s’est virtuellement étripé pour réussir à caler une heure de techno par ci, une de maths par là.

Tout en ayant en tête que, de toutes façons, nous ne pourrons pas tenir toutes les exigences, comme éviter les changements de salles des élèves, étant donné que nous avons vingt-quatre salles pou vingt-six classes et que, contrairement au Tardis, le collège Yisse n’est pas plus grand à l’intérieur.

Après quatre heures de réunion et deux de remplissage frénétique de document partagé, nous avons un emploi du temps à peu près en place. Et vous savez quoi ? On accueillera juste un peu plus les élèves : parce que nous n’avons ni la place, ni les infrastructures pour respecter les exigences imposées dans ce document-brouillon. Parce que nous avons joué notre rôle : nous nous sommes agités sur scène, afin de bien montrer que nous obéissons aux consignes, que nos allons, en deux semaines rattraper les connaissances d’un trimestre fracassé, que quand L’État ordonne, le fonctionnaire fonctionne.

Je n’ai pas corrigé de copie aujourd’hui. Je n’ai pas préparé de cours, je n’ai même pas regardé les messages de mes élèves qui, depuis trois jours, ne cessent de me demander comment se passera la suite des événements. Et pourtant, je suis crevé.

Mais bon. Mes collègues et moi avons bien dansé. Et c’est ce qui compte, n’est-ce pas ?

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