Lundi 29 juin

La nouvelle est tombée en salle des profs : les deux derniers jours seront banalisés pour permettre de préparer la rentrée des classes. Nouvelle compression temporelle : je donne mes ultimes heures de cours. Deux aujourd’hui, deux demain.

Je commence avec les quatrièmes Avaltout. La dernière classe à Ylisse dont j’aurais été professeur principal. Et, alors que je tente désespérément ne serait-ce que d’exister aux yeux de la majorité, je me dis que je les laisse presque identiques à ce qu’ils étaient au début de l’année.
Il y a bien longtemps que j’ai banni la prétention, en tant qu’enseignant, de changer mes élèves, Robin Williams-style. Mais, alors que je vois Hilda en train de se lever et de retirer son masque pour tenter d’aller postillonner sur l’un de ses camarades – je m’interpose, on ne pourra pas dire que je ne fais tous les sacrifices pour l’Éducation Nationale – ou que je suis obligé d’envoyer quelques minutes Ulysse se calmer dans le couloir, rapport au fait qu’il frappe violemment contre le mur mitoyen de la salle pour communiquer avec la classe d’à côté, dans un morse que ne renierais pas la Fédération Française de Catch, alors que je les vois pour la dernière fois donc, je ne peux m’empêcher de dire que cette année, j’aurai fait peu. Je tente, dans le dernier quart d’heure, de faire un bilan de l’année, de leur dire au revoir.
Peine perdue, hormis pour les six élèves qui, durant toute l’année, auront perpétuellement maintenu le cap, et avec qui je décide de discuter, en laissant le reste de la classe à sa lente ébullition. Pour une poignée de minutes.
Ce n’est que dans les dernières  secondes qu’Olia lèvera la tête, se rendra compte de ce que je suis en train de dégoiser. Et me reprochera de les quitter, alors que c’était une trop bonne année, qu’elle a beaucoup beaucoup travaillé en français même si “vous aimez trop crier quand je fais des bêtises”. (”bêtises” incluant mais, n’étant pas limitées à : sécher les cours, insulter ses potes, me faire des canulars téléphoniques, frapper ses potes, piquer des stylos et de l’argent, insulter les adultes. Le reste de la classe enchaîne de ses protestations. “Partez pas, ce sera trop nul !”
Je leur demande ce qu’ils ont aimé cette année. “Bah les bons délires monsieur.”
Et ce sera à peu près tout. Rideau pour les quatrièmes Avaltout, à qui je souhaite une dernière fois bon courage et bonne continuation. Six paires d’yeux me regardent avec émotion. Le reste est tourné vers Lukas qui s’amuse à péter.

Rideau aussi pour les troisièmes Glee. C’est la deuxième fois que je leur fais mes adieux. J’ai été leur professeur en sixième et cinquième, avant de les retrouver, un peu par accident, cette année.
Comment se dire adieu, demande Gainsbourg, comment se redire adieu, se demande Monsieur Samovar. En fait c’est facile.
Ils entrent dans le collège fidèles à eux-mêmes. Lyne dont le sourire transparaît à travers son masque. Kelly qui négocie avec le surveillant pour entrer en claquettes-chaussettes. Arès qui me dit très fort qu’il a un coup de soleil et, dès que je lui demande pourquoi, me raconte son week-end en Normandie, avec les plages “tellement grandes, ça donne le vertige monsieur !”
Je me tiens devant eux, très raide (c’est ma façon d’essayer d’être digne). Je les remercie. De m’avoir accueilli pour un bis. D’avoir été curieux, motivés, d’avoir vécu cette année durant laquelle, contrairement aux autres, nous n’avons pas réalisé de grand projets, pas vécus des moments totalement dément, à base de comédies musicales que l’on crée et met en scène en l’espace de six mois. Je les remercie d’avoir été là, en classe ou derrière leurs écrans.
Et juste, je leur souhaite de partir, et d’être heureux.
Là aussi, j’aurais voulu que ça se passe autrement. Ma bouche est sèche, entravé par le papier du masque, et je ne vois que leurs yeux. Attention à ne pas trop y lire de choses, Monsieur Samovar, vieux prof qui aime tellement à croire que l’enseignement, c’est une belle aventure.
Je conclus mon laïus. Reste, quelques secondes, immobile, à me demander comment partir après ça.
Et alors une voix, peu importe laquelle, s’élève.

“Un, deux, trois… et on salue !”

Et des rires.

Lors de leur premier spectacle, en sixième, j’avais totalement omis d’apprendre aux troisièmes Glee comment saluer. Je me suis retrouvé, après la dernière chanson et alors qu’on les applaudissait à leur crier “Un, deux, trois… et on salue !” Et pendant très longtemps, ils ont cru que c’était totalement normal.

C’est avec ces rires qui éclatent alors, ceux d’aujourd’hui et ceux d’il y a quatre ans que je quitte, pour l’une des dernières fois, le collège Ylisse.

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