
La voix au téléphone est un peu lasse. Je devine que la mienne doit être geignarde. “Je voudrais juste savoir si vous avez des renseignements sur mon poste de l’année prochaine.”
Au bout du fil, le type du rectorat finit par sortir, probablement pour se débarrasser d’un interlocuteur collant, les habituels poncifs du remplaçant : non on ne sait pas, je ferai peut-être du soutien ou de l’assistanat au CDI (ce qui, comme le souligneront pas mal de collègues, très moyennement légal ou respectueux pour les profs-docs).
Cette volonté d’en savoir plus sur ce qui m’attend l’année prochaine a été décuplée par une conversation que j’ai eue cette après-midi avec G. On parlait des différents liens que les profs ont avec les élèves. Et à un moment, je me suis énervé, parce que la conversation prenait un tour trop compliqué. Excédé, je me suis exclamé : “Mais, avant tout, on a le devoir de prendre soin d’eux !”
Dans ma tête, l’expression sonnait en anglais, avec la voix de Peter Capaldi, dans Doctor Who : “I have a duty of care.”
Les herbes folles, démentes de l’année passée ont été taillées, durant les vacances. Et le sentier que je suis depuis toujours apparaît, plus clair que jamais : je me défini ainsi en tant que prof. Prendre soin de ses élèves.
C’est une modalité parmi mille autres. Ni meilleure, ni pire. Pleine d’insuffisances, et de possibilités.
Et dans cette période d’incertitudes, j’aurais besoin que mes supérieurs me rassurent : est-ce que je pourrais faire ça, l’année prochaine ? Prendre soin d’élèves ? Est-ce que ce sera possible, monsieur ? Ou alors je serais un de ces profs sans élèves qui sautillent dans les gradins en attendant qu’un mail les convoque ? Est-ce qu’en fait, je vais me rendre compte que je me suis planté ? Que c’est juste parce que j’enseignais dans des bahuts de banlieue parisienne, que je me suis inventé cette éthique toute pétée ? Est-ce que je vais me rendre compte que j’ai raison, et faire pleuvoir le génie du Samovar sur d’autres terres ? Pourquoi est-ce que vous ne répondez plus, monsieur ? Probablement parce que je ne formule pas ces questions, mes abîmes de narcissisme sont sous contrôle.
Le devoir de prendre soin d’eux.
Ce sera possible ?