
Dans environ deux semaines, ils reprendront le chemin de l’école, certains le cœur léger, d’autres la boule au ventre. Ils auront leurs toutes nouvelles fournitures dans leur cartable, et ne tarderont pas à retrouver leurs camarades pour échanger avec eux sur leurs vacances d’été.
Les profs.
Et lorsque l’on est nouveau dans la profession (ou pas d’ailleurs, je vous rassure), cette rentrée peut avoir un côté premiers chrétiens dans l’arène. C’est absolument normal, légitime, et beaucoup d’enseignants aguerris sont passés par là. Aussi, je vais me permettre d’y aller de mon petit kit de survie (même s’il en existe déjà de nombreux très complets) pour jeune ou moins jeune collègue.
Et j’ouvrirai par cette affirmation : si tu es là aujourd’hui, c’est parce que tu le mérites. Tu as étudié, tu t’es formé, tu as passé un concours. Si ton syndrome de l’imposteur te tourmente encore, casse-lui les dents. Oui, il y a des milliards de choses que tu ignores sur la profession. Oui tu te sens face à une immense montagne. C’est normal. Désormais, tu ne cesseras plus jamais d’apprendre. Personne ne s’attend à ce que tu sois parfait, alors accepte aussi que tu ne le seras pas. Tu vas devenir prof petit à petit. Tous les ans.
Si tu acceptes cela, tout ce que je vais te dire maintenant n’est plus que détails.
Bienvenue.
Concernant l’entrée dans un nouvel établissement :
– Chaque établissement a ses règles, ses codes, ce qui peut paraître un peu intimidant au départ. N’essaye pas de tout assimiler dès le départ. Les projets, les options, les groupes… Commence par l’essentiel : si tu ne l’as pas encore faire, présente-toi, à ta direction et à ton équipe.
Tu peux avoir l’impression de débarquer ou de gêner : ce n’est pas le cas. Tu es important. La rentrée est un moment intense, et il est facile pour les profs plus aguerris de se laisser submerger par tout ce qu’il y a à faire. Mais tu trouveras toujours des collègues prêts à t’accueillir, te guider et t’orienter.
Concentre-toi sur le concret, et l’immédiat : assure-toi d’avoir tes clés de salle(s), un moyen de faire des photocopies, tes identifiant informatiques divers, tes listes de classe, ta carte de cantine. Une fois que cela est fait, tu peux t’intéresser aux spécificités de ton bahut. Ce sera un travail sur le long terme, et tu as le temps.
– Prends le temps de visiter ton établissement, pour t’y repérer, si possible en groupe avec d’autres nouveaux. La géographie de ton lieu de travail est importante. Et ça peut paraître débile, mais un petit tour dans le bled où tu enseignes est loin d’être superflu également. Savoir où se garer, aller acheter un sandwich en cas de nécessité ou un stylo peut être utile.
– Tes alliés sûrs dans cette galère ? La personne qui gère l’intendance, ton coordinateur d’équipe, la ou le professeur documentaliste… et tout collègue avec qui tu te lies au départ. Ne sous-estime jamais le pouvoir de l’affect (on se croirait dans un anime) : autant que possible, si cela cadre avec ta personnalité, essaye de nouer des liens avec des gens que tu apprécies. Cela te permettra, par la suite, de solliciter plus facilement une aide dont tu auras besoin.
– Corollaire du premier point : si tu es dans un bahut très dynamique (cela arrive souvent la première année, quand on est en région parisienne), évite de te laisser embarquer dans trop de projets différents. Tu auras déjà fort à faire avec le socle de ton travail. Rappelle-toi, et c’est le cas pour tous les aspects de ton travail, que tu as le droit de dire non.
Concernant la gestion de classe :
C’est souvent le gros morceau. Celui auquel on a l’impression d’être le moins bien formé. Et c’est normal, parce que c’est celui qui concerne les relations humaines, qui sont par essence complexes et changeantes.
Je répète ce que j’ai déjà dit : TU. ES. LÉGITIME. Même si tu es convaincu du contraire. Tu auras peut-être des difficultés au début, mais celles-ci ne te remettront jamais en cause en tant que personne. Tu apprends, et c’est normal.
– Pour commencer, il n’existe pas de procédé miracle. Il y a une liste de comportements qui t’aideront à te sentir à l’aise en classe et à transmettre ton cours, mais qui fonctionneront plus ou moins bien en fonction du type de public et de ta personnalité.
Je l’ai répété mille fois et je vais continuer à le faire : tu ne pourras jamais aller contre ta nature. Si tu es d’un naturel réservé, jouer les tribuns hyper à l’aise dans l’improvisation n’aidera pas. Si tu es au contraire avenant, te comporter en reine des glaces ne sera pas crédible. Et les élèves le sentiront tout de suite. Ils ont un radar pour ressentir notre malaise. Adopte les méthodes dans lesquelles TU te sens à l’aise, teste-les. Si tu te forces, c’est qu’il faut peut-être repenser les choses.
– Les élèves ne sont pas tes adversaires. Sauf exception grave, ils ne veulent pas ta mort. Un enfant / ado est en général très autocentré (rappelle-toi ton passage par cet âge) et très sensible. Bon cocktail pour surréagir. Mais ils sont très peu à te vouloir du mal.
Du coup, en cas de conflit, la première chose est d’éviter l’escalade. Apprends à temporiser. Si un élève te manque de respect, explique que tu géreras la situation à la fin du cours. Il est essentiel d’éviter de transformer la salle de classe en arène, dans laquelle l’élève concerné pourra focaliser toute l’attention sur lui.
Au collège, tu as 55 minutes ; c’est idiot comme calcul, mais cela veut dire que tu as environ 2 minutes à consacrer à chaque individu dans ta classe. Ne laisse pas ce peu de temps être accaparé par un conflit. Qui plus est, le fait de temporiser permet souvent au môme de retrouver ses esprits… et à toi aussi par la même occasion.
– Oui, la classe va te tester. C’est normal, c’est toi le nouveau. Mais c’est aussi toi l’adulte, tu n’as rien à prouver, si ce n’est que tu les respectes comme ils doivent te respecter. Cela se traduit par des actions très concrètes :
1. Ne parle pas sur leur bruit. Même si c’est tentant, tu n’as pas à essayer de couvrir leur voix quand tu dois donner des explications. C’est à eux de se montrer attentif dans ces moments.
2. Accorde de l’importance à leur parole : essaye de leur répondre de la façon la plus précise et la plus brève possible. S’ils voient que tes mots sont précieux, ce sera un pas de fait vers leur attention.
3. Montre-toi ferme, sans être cassant : ils essayeront toujours de négocier. Ce n’est pas de la méchanceté, c’est un réflexe. Avant de faire cours, tente de réfléchir à tes invariants : les règles sur lesquelles tu refuses de revenir. Cela peut concerner le niveau sonore, le matériel, l’organisation du travail, les dates butoir… Énonce ces règles le plus clairement possible, et ne reviens jamais dessus. Cela les rassurera, car un cadre sera posé, et te permettra aussi de te montrer plus souple sur certains points.
– Tu n’es pas seul : tu as des collègues. Et il est essentiel d’y faire appel, même si tout se passe très bien. Demande-leur conseil, parle-leur des élèves qui retiennent ton attention, quelle qu’en soit la raison.
Si tu te sens débordé par une ou plusieurs classes, je t’en conjure va les trouver. J’ai passé deux ans à me faire totalement bordéliser en refusant de demander de l’aide, parce que je pensais que ce serait humiliant. Tu sais ce qui est humiliant ? De se faire balancer des boulettes de papiers dessus par un gamin particulièrement mal embouché.
N’attends pas ça. Il est normal de demander des conseils. Va observer les collègues dans leur classe, demande-leur de venir. Même si c’est dur au début. Cela te sera d’une aide incomparable. Et les élèves comprendront qu’ils sont confiés à une équipe, non pas un adulte, ce qui aide grandement à les canaliser.
– Comme au théâtre : dire, c’est faire. Si tu t’engages à rendre des copies un jour précis, à organiser une sortie ou à punir, fais-le. Même si tu dois y passer la nuit ou que ça t’enquiquines. Si tu transiges avec les règles que tu as toi-même édicté, tes classes y verront une brèche. Promets peu, mais bien.
– Si tu punis, regarde l’échelle : évite, en cas de punition, de recourir d’emblée à des sanctions fortes. Car au prochain manquement (il y aura forcément un prochain manquement), tu n’auras plus de marge de manœuvre.
– N’écoute pas trop les procédés prêts à l’emploi. Oui, ça peut sembler bizarre après la tartine que je viens d’écrire. Mais je le répète, en fin de compte, c’est à toi de trouver ton rythme. Les “Ne souris pas avant le mois de décembre.”, les “Moi, je ne colle jamais, j’appelle les parents.” ou les “Une dictée à chaque début de cours.” ne sont que des possibilités. Pas un catéchisme. Teste. Trompe-toi, adapte, réessaye. C’est laborieux, mais c’est aussi ce qui rend notre boulot fascinant.
Concernant la préparation des cours (concerne surtout les profs de lettres modernes, mais pas que) :
– N’hésite pas à suivre la progression des manuels scolaires. La grande majorité sont très bien faits, et couvrent l’essentiel. Et petit à petit, tu soustrairas un texte, en rajoutera un nouveau. Tu développeras une activité… Tenter de créer une année entière de cours à tes débuts est louable, mais vite épuisant. Pars de ce que te proposent tes collègues, ta tutrice, ton formateur… tu es dans la boîte pour un moment, tu auras le temps de créer et de modifier.
– Utilise toutes les ressources à ta disposition : le site weblettres, le groupe facebook “Un petit monde de profs documentalistes et de profs de lettres”, le trésor de la langue française… Va piocher à droite à gauche. Et ne culpabilise pas de reprendre tel quel un exercice, il n’est pas nécessaire de refabriquer à chaque fois des entraînements sur le passé composé.
– Ce n’est pas parce que ça marche une heure que ça marchera la prochaine et inversement : le succès d’un cours dépend d’énormément de facteurs. Si l’activité que tu as préparé avec soin a fait un flop, il est nécessaire, bien sûr, de la réévaluer, mais il est aussi possible que l’heure tardive, le profil de la classe ou ton état de fatigue soit en cause, Ne flanque pas des heures de travail en l’air pour un cours raté. Retente-le avec une autre classe, ou l’année prochaine. Tu peux être surpris.
– Ton corpus d’œuvres est ton meilleur allié : en fouinant dans les séries de livres de ton bahut, ou au CDI, tu découvriras des livres dont la lecture parle à presque tous les élèves. Garde ceux-ci précieusement. Ils seront les piliers sur lesquels tu construiras tes cours.
Pour conclure
Il y aurait des milliards de choses à dire pour compléter, mais j’ai le sentiment d’avoir déjà été bien trop long.
L’année qui t’attend (notamment avec la situation sanitaire) sera complexe, riche en émotions contradictoires, et te marquera. Mais quoi qu’il arrive, je te le répète, souviens-toi que tu n’es pas seul. Que tu es légitime. Et que tu exerces un métier complexe, infiniment ardu car il te demande te t’adresser à des centaines d’êtres en développement, dans toute leur complexité. Célèbre tes succès, tu les mérites, sois indulgent avec tes erreurs. Comme tu le ferais pour les mômes.
Et prends soin de toi, nous sommes là.
Profite.