
Je me suis trop bien habillé pour l’occasion. Overdressed, comme disent les anglais. Mon pantalon noir ajusté et ma chemise de même métal, ma seule veste correctement coupée quatre bagues et un bracelet pour dénoter.
Je ne sais pas trop qui je veux impressionner. Moi, je suppose.Ou les soixante-dix kilomètres de bitume qui se laissent gentiment avaler au fil des actualités sur France Culture. Je vais sans doute devenir ce type qui va au boulot en écoutant France Culture et qui cherche un co-voiturage pour s’acheter une bonne conscience de brûler quotidiennement du diesel.
On ne change pas une névrose qui gagne, j’arrive trente minutes trop tôt dans ce qui sera selon toutes probabilités le théâtre de mes aventures des prochains mois. Jusqu’au 2 avril, si j’en crois l’arrêté reçu vendredi dernier dans l’après-midi, et si Covid Ier nous fout la paix.
Le collège Nohr est tout petit. Trois-cent neuf élèves. Plus de moitié moins ce que contenait Ylisse. Je me suis enfoncé dans des routes noyées de brume pour l’atteindre, et me fait accueillir par un Chef enthousiaste, nouveau lui aussi : “Il est beau, ce collège, vous ne trouvez pas ?”
Beau n’est pas le mot. Vraiment pas. Mais il a quelque chose de doux, c’est vrai, dans la lumière sereine du matin. Nouveau Chef prend un moment pour discuter avec moi. De mon arrivée, de mon poste, de ces nombreuses et exigeantes heures de latin. Il commence à passer quelques coups de fil, expliquant que la situation le met mal à l’aise. Il est sympathique.
Tandis que je vais rencontrer les autres acteurs de ce lieu, quelque chose commence à s’écailler. Et je ne comprends pas tout de suite quoi. Je suis arrivé dans ce petit bout de béton à mon apogée. Je sais gérer des hordes démoniaques décidées à changer une innocente salle de cours en antichambre de l’enfer, j’ai enfin développé suffisamment de répartie pour fermer le bec d’importuns qui émettent des doutes quant à l’honnêteté de ma mère, je peux improviser un cours avec deux classes parce qu’un collègue a décrété que c’était n’importe quoi dans ce bahut et est parti.
Tandis que je fais passer mon plateau à la cantine de Nohr et que mes nouveaux collègues engueulent gentiment le chef qui a encore cuisiné trop copieux, je me dis que tout cela ne me servira probablement pas. Les difficultés à venir se trouvent dans mon angle mort. Ce qui s’écaille, en fait, c’est moi. C’est cette persona dont j’étais tellement fier. Oh, pas intégralement. Juste quelques éclats, pour l’instant. Mais qui se multiplient.
Et de me demander ce qu’il restera. Dans une semaine, un mois, s’il en subsistera un fil en avril.
Et plus encore, ce qui apparaîtra, sous ce costume qui s’effrite.
Après j’arrête de me poser des questions.
Parce que je suis prof principal de sixième, qu’on a des séries de livres à acheter, et que j’ai un Power Point à terminer. Et surtout, parce que demain, je rencontre mes élèves.