Mardi 1er septembre

Résumons.

Je suis dans un département que je ne connais pas.

Dans un bahut que je ne connais pas.

Avec des règles que je ne connais pas.

Et je me dois d’expliquer à une poignée de sixièmes plus ou moins apeurés comment fonctionne un collège et à quelle sauce leurs professeurs vont les manger cette année. Autant dire qu’à côté, les joueurs de poker professionnels sont d’aimables amateurs, niveau bluff.

Me voilà donc à leur distribuer des brouettes entières de documents administratifs qui feraient transpirer le comptable d’une grande entreprise – pensée émue aux parents qui vont devoir se fader tout ça – à épeler le nom des différents professeurs et à faire taire un démon stupide qui vocifère sous mon crâne “Hey hey, t’as vu comme ils sont TOUS BLANCS ! Je suis sûr que tu peux sortir un wesh, ils diront rien !”
Bref mon mental ne s’arrange pas.

C’est la troisième fois de ma carrière que j’enseigne à des sixièmes. J’ai bien retenu qu’utiliser avec eux le second degré (ma deuxième passion après le fromage fondu) est à proscrire dans les premiers temps. Mais j’avais oublié à quel point ils prennent TOUT à cœur :

“Monsieur, on va vraiment devoir aller à la piscine cette année ?
– Oui, selon la loi, on doit vous apprendre à nager durant l’année de sixième.
– Et… Et ceux qui n’y arriveront pas !
– Ah ben on les met en prison.”

Je parviens à arrêter cette dernière phrase une demi-seconde avant qu’elle ne prenne son envol et la convertit en un “miumfmfmfmmmm c’est pas si grave.”

Il y a quelque chose d’un peu irréel dans ce moment. Ces petits gamins silencieux, le visage à demi-dissimulé par du tissu, et moi qui essaye de faire le parallèle avec ce que j’ai vécu jusqu’alors. J’ai un peu peur que mon curseur soit cassé.
“Tu as vu comme il était agité, celui-là ? me demandera l’AVS qui travaille avec moi cette année.”

Non, je n’ai pas vu. Personne n’a pris la parole sans lever la main, ne s’est insulté, ou levé sans demander la permission. De mon point de vue, on était à l’étage du silence séraphique. Et puis une autre professeur principal se met à rigoler :

“Attends dès la semaine prochaine, tu vas voir, ça va changer !”

Ouf, je pense.

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