
Est-ce qu’Ylisse, mon collège des cinq dernières années, me manque ?
Bien sûr.
Pourquoi me manque-t-il ?
Pour plus de raisons que je ne pourrais exprimer ici. Ylisse m’était devenu insupportable, et pourtant, quand je vois à quoi ressemblera ma route désormais, quelque chose me tenaille. Quelque chose de tellement prétentieux que j’ai du mal à le verbaliser, même dans un coin de ma tête. Allons-y, après tout, qu’est-ce que je risque, sinon de passer pour encore plus nombriliste, si la chose est possible ?
Ylisse me manque parce que là-bas, c’était facile d’être un héros.
Ça n’était pas facile d’y enseigner, bien entendu. Mais, en arrivant avec un cours correct, les occasions de briller étaient infinies. Parce qu’un élève allait péter un câble et qu’on allait montrer ses valeurs humaines en gérant cette crise. Parce qu’une situation totalement improbable allait se présenter : matériel en déroute, collègue indisponible qu’on allait remplacer au pied levé, projet totalement fou dans lequel on devait se lancer. Non pas que ces choses-là n’existent pas ailleurs : mais la nature bien REP + d’Ylisse rendait plus nombreuses les occasions de briller. Durant cinq ans, j’ai été le personnage principal d’un métier dont vous êtes le héros.
Et cette année, ce ne sera pas le cas.
Il y a, et il y aura des difficultés, à n’en pas douter. Mais il serait malhonnête d’affirmer que le boulot nécessitera cette constante improvisation, cette nécessité de surfer sur des moments périlleux pour en ressortir glorieusement vainqueur ou glorieusement vaincu.
Et j’ai besoin de ce rush. Bien sûr que je tiens aux mômes qui me sont confiés. De toutes mes forces. Que ce soient ces grandes carcasses de région parisienne ou ces moitiés de visages de campagne mi-bretonne mi-normande. Mais il me faut sentir que je fais une différence. Je rendrai sans doute un psy très riche quand je lui parlerai de ça dans quelques années, mais en attendant, si je me contente chaque jour de venir proposer mon cours sage, précis, carré, je vais dépérir d’ennui. Les élèves aussi.
Alors ce week-end, je me mets à créer des maisons, dans le plus pur style Harry Potter. J’imagine des armoiries, des épreuves, des histoires interactives. Je regonfle mon ego à grands coups de pédagogie. Chevaucher ses névroses et les transformer en quelque chose qui entrainera soixante-six sixièmes du petit collège dans la brume. Sacré numéro d’équilibriste.