
Et le dimanche, comme à chaque saison, on ne parlera pas enseignement ou pédagogie, on s’évadera.
Pour commencer, j’ouvre donc avec le cycle de SF qui m’a tenu en haleine durant les vacances : La trilogie de la tombe scellée (qui n’est pas encore traduite en français, et c’est un scandale), dont le deuxième volume vient de paraître.
L’astre solaire Dominus éclaire un système solaire composé de neuf planètes, dirigées par autant de Maisons. Ainsi en a décrété le Dieu-Empereur, après avoir mis fin à l’Apocalypse par le pouvoir de la nécromancie.
La Neuvième Maison est une terre sombre et inhospitalière. Peuplée uniquement de vieillards, à l’exception de Harrowark Nonagesimus, héritière de la neuvième maison, et Gideon, liée par un contrat de servitude à la neuvième maison. Gideon aime les magazine érotiques, les épées à deux mains et tenter de s’enfuir de la neuvième maison. Harrowark aime créer des squelettes animés, ne pas sourire et emmerder Gideon. Cette saine dynamique est brisée le jour où l’Empereur-Dieu (spoiler, il s’appelle John), appelle chaque maison à envoyer un héritier dans son palais. Là, quelques élus deviendront des licteurs, membres de sa garde d’élite, et dotés de pouvoirs phénoménaux. Chaque candidat sera accompagné de son Cavalier. Et il n’y a sur la Neuvième Maison qu’une seule personne capable de soulever une épée à deux mains sans risquer un tour de rein…
C’est donc avec l’espoir que cette déplorable aventure lui permettra enfin d’envoyer sa maîtresse se faire cuire le cul (elle le souhaite littéralement dans le bouquin) que Gideon accompagne Harrow pour sa grande initiation. Et alors que toute la noblesse des grandes maisons est réunie, une série de meurtres et d’épreuves particulièrement perverses commence. Et deux meilleures ennemies ne sont peut-être pas les pires candidates pour les surmonter… A condition qu’elles ne s’assassinent pas mutuellement avant d’arriver à la victoire.
Autant prévenir tout de suite, Gideon la Neuvième et Harrow la Neuvième, les deux volumes déjà sortis, bien qu’étant la suite directe l’un de l’autre, sont très différents. Le premier relate une enquête sanglante et truculente, à travers les yeux de Gideon, héroïne haute en couleur et grande gueule, tandis que le second, narré cette fois par Harrowark, est une initiation sombre et glauque, qui torture autant les méninges du personnage principal que du lecteur. Et ces deux facettes sont essentielles, elles donnent à voir le projet littéraire de Tamsyn Muir : une grande aventure, dans laquelle les crânes et les viscères résonnent du rire qu’on pousse quand on a peur. L’intrigue est complexe, tarabiscotée, et ambitieuse. Mais jamais Muir ne se permet des maladresses sous prétexte qu’il s’agit d’un premier roman. L’édifice vacille sous son propre poids, exige une forte implication du lecteur, mais ne s’écroule jamais. Dans un style très différent, ces deux livres m’ont fait penser à Soundtrack, de Hideo Furukawa. Un univers éminemment complexe, porté par l’envie de l’autrice, qui décrète que c’est à son tour. Qu’elle va créer sa mythologie et sa narration en recourant à toutes ses influences (j’ai cru deviner dans le désordre Stoker,
Le Guin,
Lovecraft, Zimmer Bradley, Herbert et pas mal de musique punk.) Les blagues à papa de Gideon sont aussi bizarrement attachantes que le mal-être adolescent d’Harrow et on se retrouve à se prendre, avec elles, les gnons que leur adresse l’existence toute entière, dans ce monde froid et sombre, tenu vivant par la magie des défunts.
Il y a longtemps qu’un cycle de SF ne m’avait pas autant enthousiasmé : parce qu’il mêle les genres avec bonheur, parce qu’il parvient à faire coexister des archétypes de personnages très classiques en leur donnant une saveur nouvelle, parce que les scènes d’action sont grandioses et les prises de becs entre les héroïnes encore meilleures, parce que c’est glauque et drôle, épique et trivial.
Et si je puis me permettre, je vous traduis le tout début du premier volume en hommage à Gideon :
“Durant l’année myriadique de notre Seigneur – la dix-millième année du Roi Immortel, le tendre prince de la Mort ! – Gideon Nav empaqueta son épée, ses chaussures et ses magazines pornos, avant de fuir la Neuvième Maison.
Elle ne courut pas. Gideon ne courait que lorsqu’elle y était forcée. Dans les ténèbres absolues qui précédaient l’aube, elle se brossa calmement les dents, se lava le visage, et alla même jusqu’à balayer le sol de sa cellule. Elle secoua sa lourde bure avant de la décrocher. Tout cela, elle l’avait fait tous les jours pendant dix ans : la lumière était superflue. A cette période de l’équinoxe, aucune lumière ne poindrait avant plusieurs mois, de toutes façons ; on pouvait deviner la saison au craquement des systèmes d’aération. Elle s’habilla, polymère et fibres synthétiques de la tête aux pieds. Elle se brossa les cheveux. Puis, Gideon sifflota entre ses dents, tandis qu’elle détachait ses fers, avant de les déposer soigneusement, ainsi que la clé qu’elle avait volée, sur son oreiller, comme un chocolat dans un hôtel de luxe.”