
Les sixièmes Brindibou sont particulièrement enthousiastes. Pas enthousiastes crispants comme peuvent l’être certaines classes de sixièmes qui se surexcitent à l’idée d’ouvrir leur trousse : mais toutes les activités proposées sont accueillies avec bonheur et curiosité. Ils sont en passe de devenir une classe agréable.
Alors que je viens de leur proposer de préparer leur premier dialogue de théâtre, Kenneth se lève. Je fronce les sourcils devant ce tout premier manquement à une règle que j’ai édictée (j’en suis encore à ce stade où je n’ai pas été contesté une seule fois, mon autorité est donc encore très théorique, n’ayant encore jamais servi). C’est étrange la détermination qu’il peut y avoir dans ce corps qui est encore celui d’un enfant.
“Monsieur, je peux vous demander quelque chose ?
– Certainement Kenneth, mais vous savez que pour demander, on lève le doigt d’abord.
– Ce n’est pas…”
Il hausse les épaules, pousse le plus respectueux des soupirs.
“Ce n’est pas un truc de classe. On peut voir votre visage ?
– Pardon ?
– Oui, sans le masque. Juste un petit peu.”
Stupeur. Je n’ai pas pris le temps, depuis le début de la rentrée, de retirer le bout de papier ou de tissu qui me barre le visage. Quelques regards se lèvent, et me placent doucement mais fermement devant le tableau.
“Bon. L’un de vos camarades m’a dit que vous aimeriez me voir sans masque alors… voilà.”
Je retire l’obstacle bleu de la façon la plus neutre possible. J’essaye de ne rien mettre dans ce geste de peur qu’il devienne ou sérieux ou comique. C’est débile, c’est juste ma tête. Depuis quand ça devrait être quelque chose d’important ? Je m’en veux. Je m’en veux d’avoir trop attendu, d’avoir transformé ça en moment d’attente.
Me voilà donc planté là, vingt-deux paires d’yeux braqués sur moi. Et puis, avec beaucoup de soulagement et la candeur version granit non taillé de mômes de onze-douze ans :
“Je me demandais, mais vous avez une tête gentille.”
Et on reprend la prose de Monsieur Jourdain.