
On enseigne sur une fracture, on fait comme si.
Lorsqu’un os se brise, parfois, si on ne s’appuie pas dessus, on peut donner l’illusion que tout va bien. Que l’intégrité n’est pas atteinte. Presque pas.
Entrée dans l’établissement. Bonjour aux collègues, préparation de la salle. Il n’y aurait pas cette teinte bleutée sur la bouche, on dirait que c’est un jour comme les autres. Les élèves entrent en classe. Mouvements un peu raides, il faut faire attention de ne pas s’appuyer là où ça fait mal.
“Non !”
Un éclat violent. Sigurd s’arrête en plein mouvement, il s’apprêtait à serrer la main de son partenaire du jeu dans leur géniale lecture du “Bourgeois gentilhomme”. Ils s’arrêtent, saisis. C’est impressionnable, un élève de sixième. Les applaudissements sont un peu forcés.
Le repas au réfectoire. On discute, bouche libre, on rit. Pour un peu on oublierait qu’on est en quinconce, que toutes les fenêtre sont ouvertes. Le principal plaisante avec ses professeurs de l’état des routes entre Rennes et Saint-Malo.
“Et vous avez des nouvelles pour… la suite ?” ose un collègue.
Grimace.
“Je consulte les bulletins. On va doucement passer en zone rouge.
– Et alors ?
– Alors rien.”
Dans le couloir, une maman d’élève parle à sa fille, qu’elle ramène à la maison : “On va te faire tester toi aussi !” soupire-t-elle.
Pas trop le temps de lui parler – je suis le prof principal de cette élève – je dois rentrer. Faire cours. Préparer d’avance des lingettes pour désinfecter les marqueurs, les élèves passant au tableau.
On enseigne sur une fracture, on fait comme si. Péniblement, on effectue dans l’Education Nationale les premiers pas de la rentrée. Que se passera-t-il quand il faudra allonger le pas, courir, pour tenir le rythme des “vraies” semaines de cours ?
Comme toute la société actuellement, on évite, on esquive, on improvise.
Pour combien de temps ?