Mardi 15 septembre

Première rencontre avec les parents.

Comme nous vivons désormais dans un monde bien étrange, nous nous tenons, en demi-cercle, dans la cours, nous les profs, tandis qu’ils nous font face, assis sur des gradins. Tour à tour, nous nous exprimons, en parlant contre le vent.

Quand vient mon tour, je pense à T. et à la façon dont il avait de parler, toujours sonore, toujours clair, toujours rassurant. Ça ne rend pas mon propos moins confus et hésitant – certaines choses ne changeront jamais – mais ça me rassure.

Nous vivons dans un monde bien étrange. Des parents souhaiteraient me parler. Je me retrouve assis aux tables sur lesquelles les élèves jouent d’habitude au ping-pong et, déjà, on me parle. Cette élève prend les cahiers de ces camarades et les lèche. Celui-ci a déjà des comportements qui s’apparentent à du harcèlement. Non, attendez, me dit-on, celle elle qui le harcèle. Elle ? On la connaît bien, dans le quartier, ça n’est pas une fille bien.
Il est vingt heure quinze et je bascule brutalement dans quelque chose de poisseux. J’ai sept heure de cours et une heure et demie de réunion dans les pattes et brutalement, on me demande d’arbitrer et de légiférer sur des faits qui se sont produits en primaire, de préciser une scène qui se serait passée en physique. Des faits d’une violence morale inouïe me sont exposés sur le ton égal et serein d’une histoire qu’on a déjà racontée mille fois.

Confusément, je pense aux réseaux sociaux qui se sont enflammés ce week-end au sujet du harcèlement à l’école. Il y a quelque chose qui double l’horreur de ce truc : le harcèlement, parfois, peut se dissimuler. Victimes, bourreaux, on me rapporte dix versions, six fictions. Je balbutie que je vais creuser, m’en occuper. Les groupes que j’ai crée cette semaine et qui se sont faits dans la joie m’apparaissent désormais grimaçants. Je sais qu’il est tard, qu’avec un peu plus de lucidité, je parviendrais facilement à démêler ce qui doit l’être, à traiter cela avec plus de détachement et d’efficacité. En l’état, je me dis juste que je dois enregistrer chaque histoire, et attendre d’avoir reposé mon jugement.

Je suis sauvé par une ruine d’ange. Le papa d’Hervey vient me voir. Hervey est un gamin lumineux. Très bon élève, mais ce trait pâlit sous les rayons de sa profonde gentillesse. Hervey sourit presque tout le temps, sait aider ses camarades quand il faut, participe quand il sent que ça fera avancer le cours, et attend gentiment quand on n’a pas le temps de s’occuper de lui. Hervey a une petite fièvre et son papa, donc, vient me voir pour s’excuser de devoir confiner son fils. Il a la cinquantaine, ou la quarantaine très marquée. Des rides profondes strient sont visage. Il est frêle, émacié, gris de partout. Et ses yeux irradient de la même bonté que celle de son fils. Semblable au photon près. Je le rassure, lui assure que tout ira bien, et qu’Hervey a l’air très heureux en ce début d’année. Le vieil ange hoche la tête.

“Je l’aime tellement, mon fils.”

Il a prononcé cette phrase d’une des seules façons qui ne la rende pas ridicule ou glauque. Nous échangeons encore un peu et je quitte, un peu tard et serein, le collège Nohr.

Le ciel est rose sombre, à travers le pare-brise de la voiture.

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