
Le jeudi sera donc ma journée monde. Journée de six heures de cours, durant laquelle il se passe suffisamment de choses pour écrire pendant des jours. Les élèves se révèlent, les adultes également, grands éclats et petits drames… Et l’on ressort, à la fin de la journée, un peu groggy, en ayant laissé une parcelle, infinitésimal mais irremplaçable de notre être. On a changé de façon subtile. Définitive.
Et dans tout cet excès, hélas, c’est la colère qui émerge.
Lorsqu’il faut faire passer les évaluations d’entrée en sixièmes aux Canarticho. Dans les faits, je n’ai rien contre les évaluations nationales. Je sais qu’elles serviront à créer des statistiques débiles dont tout le monde s’emparera pour fourbir ses arguments, que certains élèves partiront forcément désavantagés, mais disposer de certaines données plus ou moins objectives ne me semble pas une mauvaise chose.
Et puis j’avoue ressentir un plaisir sadique à voir à quel point les concepteurs de ces bidules sont déconnectés de la réalité, en forçant des sixièmes qui peinent à maîtriser les majuscules à entrer des mots de passe de 10 caractères qui mélangent allègrement les caractères (les dyslexiques adorent), ou alors quand on nous précise que ces tests sont passables en une heure, sachant que la majorité des établissements français dispose de créneaux de cinquante-cinq minutes. Bref, rien de nouveau sous le soleil.
Ce qui est plus nouveau, par contre, ce sont les dernières questions.
Alors que, après soixante-quinze minutes (une heure pour les passer mes f… ossettes, oui !) je passe derrière les derniers participants, je jette un coup d’œil sur les questions auxquelles ils répondent.
“Comment avez-vous trouvé ce test ?”
Je ne suis pas amateur de ce genre d’évaluation de l’évaluation. Les réponses standard (trop dur, trop facile, etc) n’ont quasi aucun intérêt, et donnent surtout l’impression d’un Yelp pédagogique. Je sourcille donc un brin, mais rien quant à ce que je vois par la suite.
“Nous allons désormais vous poser des questions sur le Covid.”
Je me dois de dire que je n’ai eu que de brefs aperçus dudit questionnaire parce que, surprise surprise, surveiller des élèves ne se fait pas tout seul. Mais j’ai entraperçu une question sur le matériel dont disposait les élèves et sur la façon dont ils se sont sentis encadrés.
Et là je m’insurge.
On me dira qu’il est tout à fait possible que ces questions servent à réfléchir à la démarche à adopter en cas de reconfinement. Ce à quoi je réponds par une solide bordée d’injures et surtout une accusation de malhonnêteté.
On nous a présenté ce questionnaire, à nous enseignants, comme des évaluations d’entrée en sixième de français et mathématiques. A aucun moment il ne nous a été précisé qu’une enquête psycho-sociale était au programme.
Et, comme je l’ai déjà écrit, cela m’apparaît une fois de plus comme un manque de considération flagrant pour les acteurs de terrain, enseignants et personnels de direction, ramenés à de simples exécutants chargés de faire remonter des résultats.
Mais s’il ne s’agissait “que” des adultes, je dirais qu’on a l’habitude. Il y a plus grave.
Tout enseignant le sait, un élève en évaluation est un élève vulnérable. Parce qu’il ou elle veut bien faire, est en situation de stress ou de défiance, réfléchit et voit donc son mécanisme de jugement moins vigilant. Il n’est absolument pas loyal de profiter d’un moment de ce genre pour effectuer un sondage.
D’autre part, à aucun moment les parents, responsables de mineurs je le rappelle, n’ont été prévenus de telles questions, et pour cause : nous n’étions pas au courant.
Je suis en colère. Je suis en colère parce que ces questions, et ce qu’elles peuvent alimenter au niveau de stratégies marketing et consommation, au niveau du traitement des données, est à l’image de trop d’éléments qui m’agacent dans la vie de tous les jours : êtes-vous satisfait de la propreté des toilettes, reviendrez-vous dans notre restaurant, rachèterez-vous des produits Apple ? Je suis en colère parce qu’on s’en prend à des enfants, sur un lieu censé être neutre. On nous abreuve de discours sur la laïcité et les valeurs de la République, avant de glisser sans la moindre vergogne un sondage au milieu de questions de connaissances.
Peut-être suis-je en train de surréagir. Peut-être pas. Mais il serait temps que l’on comprenne qu’on nous a confié, à nous personnels d’éducation, des élèves. Et que notre devoir est également de les protéger, de leur donner tous les outils nécessaires à la construction de la pensée, et non d’être des maillons d’une société qui les habituera à brader leurs avis, leurs opinions, sans jamais se demander pourquoi.
Cette façon de traiter les enfants de la République est inappropriée. Quelle que soit l’époque ou le contexte. Ils méritent mieux, infiniment mieux que cela.