Lundi 21 septembre

Je sors du collège Nohr, fin de journée. Les élèves sont alignés en colonnes, ils attendent les différents bus scolaires. Deux sixièmes se détachent du groupe et me courent après comme courent les sixièmes en début d’année : en se foutant complètement qu’on les regarde :

“Monsieur, c’est vrai qu’on doit faire attention quand on s’habille au collège ?
– Monsieur, je peux vous parler de Naruto, j’aime bien parler de Naruto avec vous, à la maison maman elle aime pas que je parle de Naruto.”

Les surveillantes les regardent les yeux ronds, avant de braquer sur moi un regard qui me donne envie de creuser le bitume avec un stylo bic et de m’y cacher.

“Les sixièmes, il faut vous ranger, là.
– Monsieur, juste dites-moi !
– Monsieur, juste je voulais vous dire…”

J’inspire :

“Oui, il faut faire attention. Non, ce n’est pas le moment de me parler de Naruto. On se reparle demain.”

Il y a dans les deux paires d’yeux quelque chose d’un peu douloureux. Ils regagnent leur rang Et le Samovar qui n’est pas prof, l’individu que je redeviens passées les portes du collège saisi ma persona de prof au collet, pour un épique dialogue mental, qui se poursuivra jusque dans les embouteillages rennais :

“Tu es fier de toi ?
– Ça va…
– Non, ça ne va pas. La moindre difficulté, et tu retombes dans la facilité : valider le discours de l’institution, et te défausser d’un môme qui a sans doute besoin de parler.
– Nous sommes la même personne, tu sais parfaitement que je ne suis pas heureux de ces réponses. Mais tu sais aussi qu’elles étaient essentielles.
– “Personne ne doit vous imposer comment vous habiller.” et “D’accord, je vais prendre cinq minutes pour parler avec vous ?” C’était compliqué ?
– Tu n’es pas prof, toi. Tu es le mec qui discute aux terrasses des cafés, qui tweete, qui s’emporte, qui a le temps de poser ses opinions.
– Et toi, tu te dois d’incarner le fonctionnaire éthique et responsable ? C’est pas un peu facile ?
– Absolument pas. Ce serait tellement agréable, d’être juste toi, avec ces mômes. Mais tu as raison. Je SUIS le fonctionnaire. Le prof. L’institution. Tu crois qu’il est nouveau, ce débat sur les tenues ? Tu ne penses pas que je vois à quels combats il renvoie ? Tu penses que je ne l’ai pas remarqué, ce petit bonhomme qui vient me chercher tous les jours ?
– Alors quoi ? Tu laisses tomber ?
– Non. Mais je fais partie de cette machine contre laquelle ils doivent se révolter. Ils ont signé un règlement qui régit leur tenue, et, travaillant dans ce bahut, je me dois de respecter ce règlement aussi. Parce qu’ils se prendront ce mur-là plus tard.
– … et qu’il serait bon qu’ils apprennent au plus tôt l’esprit de révolte. Et si un adulte ne le leur inculque pas ?
– Mais l’école est là pour ça ! Pour qu’ils s’interrogent sur le bien-fondé de tout ce foin autour de la tenue. Si l’État fonctionnait correctement actuellement, il laisserait ce débat se faire sereinement. Et il laisserait les profs d’EMC parler des lois, les profs de français étudier les écrivains anarchistes et féministes… Ses responsables ne réagiraient pas médiocrement et dans l’immédiateté.
– Tu fais un peux Vieux Con ascendant Francis Cabrel, quand tu parles comme ça.
– Faut bien contrebalancer ton idéalisme forcené.
– Ce n’est pas de l’idéalisme, c’est de l’hygiène intellectuelle. Si tu croyais vraiment à ton propos, tu réfléchirais, ce soir, à ce que tu diras à cet élève, s’il te repose la question. Tu ne le feras pas.
– J’ai des évals à corriger…
– … Et le petit qui voulait parler de Naruto ?
– … doit avoir un prof de français, cette année. Pas un copain, un grand frère de substitution, un confident. Je reparlerai avec lui demain. Aux heures que j’ai décidées.
– …
– …
– On forme un sacré marécage, à nous deux, non ?
– Ça n’est pas pur, l’enseignement. On patauge comme on peut. Et on se trompe pas mal.
– J’espère qu’on fait de notre mieux.
– Ouais. Moi aussi.”

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