
Je n’aime pas trop aller manger au self.
Ce n’est pas que la bouffe est mauvaise – dans les faits, c’est même plutôt le contraire, les collègues désespérants devant les kilos en trop que leur vaut la cuisine du personnel – que la salle est désagréable ou les chaises inconfortables.
“Bonjour monsieur !”
Ce sont les élèves. Le self constitue le seul endroit dans lequel ils peuvent retirer leurs masques. Petit abri où on leur permet d’exposer leurs visages. Quarante-quarante cinq minutes, ça n’est pas lourd. Et, quand je les croise, ils m’appellent, évidemment ils m’appellent, ils sont polis.
Et à chaque fois une sorte d’élancement. Ce que je constate avec stupéfaction, c’est que mon cerveau a inconsciemment crée une mâchoire, une bouche et un menton à ce mômes. Derrière le masque, mon imagination a dessiné. Et, manquant d’inspiration, elle a pris pour modèle des visages connus. Petits cousins, enfants d’amis.
Anciens élèves.
Ils me regardent en souriant et heureusement, moi, que je suis masqué. Ils ne doivent pas trop percevoir la perplexité. Et un tout petit peu de tristesse aussi. Chaque fois que je les vois, un fragment de souvenirs se dissout. Il ne ressemble pas à celle qui avait tant progressé, l’année, dernière, elle n’a rien de ce rebelle à qui tu as montré une photo de toi en jupe pour qu’il accepte de mettre un sarouel, il n’est pas le môme au verbe haut avec qui tu t’es pris la tête l’année dernière. Ces élèves, mes élèves, que je ne connais pas, me présentent leur visage. Ils m’arrachent de mes derniers souvenirs. Se présentent en tant que personne. Je leur ai appris, la semaine dernière, la différence entre personne et personnages. Monsieur Samovar, vieux prof idiot qui n’est pas capable lui-même d’appliquer lui-même la règle.
Ils sont eux-mêmes. Il serait tant que tu les acceptes, totalement, comme eux t’ont accepté dès le premier jour. Je reste un instant, le plateau à la main, à les observer, à me rendre compte qu’ils ne ressemblent à personne que j’ai connu ; à accepter que, définitivement, je suis en terrain inconnu. Et que ça n’a rien de tragique.
“Bon appétit monsieur, à tout à l’heure !
– Oui ; à tout à l’heure.”