Vendredi 25 septembre

On dit souvent qu’être prof, c’est faire du stand-up six heures par jour. Je ne sais pas trop que penser de cette définition.

Mais ce que je sais, c’est que certaines heures, être prof, c’est faire du stand-up (ou du drag) avec un public plutôt hostile, tandis qu’un projo se détache du plafond, qu’un type bourré te balance une bouteille et que tu continues ton numéro tout en hurlant intérieurement à la mort.

Genre aujourd’hui. Vendredi. Dernière heure. Durant laquelle, avec les sixièmes Akwakwak, je vais tenter de rattraper le retard que j’ai déjà accumulé ; être professeur principal, surtout en sixième, vous expose à d’inévitables pertes de temps, entre les documents à coller (”à la page 16 du carnet. LA PAGE 16. Noooooon, pas sur la page des renseignements !”), les informations à communiquer (environ sept fois pour ceux qui n’ont pas écouté) et les diverses visites de CPE, intervenants, et j’en passe.

Mon cours préparé au cordeau, je traverse le couloir et me fait arrêter par Chef.

“Vous êtes prêt pour la suite des évaluations nationales, donc ?”

Malédiction. Ma conscience a refoulé très loin ces maudits questionnaires que je n’en finis pas de faire passer. Mon heure est donc foutue en l’air, et j’ai la sotte et fugace pensée qu’au moins, ça ne pourra pas empirer.

Le destin m’entend et relève le défi.

J’entre donc dans la salle informatique avec la moitié des sixièmes, l’autre moitié de la classe attendant en permanence (il n’y a pas assez d’ordinateurs et de surveillants pour une classe entière) et installe les mômes à leurs postes. Je dois immédiatement me mettre à consoler Helga qui a oublié ses écouteurs, en lui promettant qu’on lui prêtera un casque (”Oui mais vos casques ils sont moooooches !”)
Après avoir installé tout le monde et menacé Travis de sanctions s’il continue à vouloir mettre ses doigts dans la prise (ce qui est un peu débile comme menace, vu le danger, je l’admets), j’allume les ordinateurs et me retourne vers le petit bureau où sont disposés les papiers sur lesquels sont imprimés les mots de passes des élèves. 

Mes petits doigts boudinés se referment sur du rien.

“Chef ? Vous ne sauriez pas par hasard où sont les mots de passe des élèves ?”

J’ai laissé les mômes sous la surveillance de l’AESH et me suis téléporté dans le bureau du principal, qui verdit, et jure. Lui aussi semble avoir eu une journée quelque peu chargée.

“J’ai totalement oublié de me les procurer… Vous pourriez récupérer vos élèves et faire cours ? En 203 ?”

Je respire un grand coup en me disant que c’est totalement le genre de boulettes que je pourrai commettre – que j’ai déjà commise – et que le karma est bien sage de me donner une leçon mais BERDEL DE MORDE quoi. Je vais donc repêcher mes deux moitiés de classe. Dans ces situations-là, l’expérience m’a appris qu’il faut toujours donner l’impression que tout est normal. Arborant une poker face à en faire pâlir d’envie Lady Gaga, je m’en vais trouver mes deux groupes.

“Coucou les sixièmes. Finalement, nous allons avoir cours. Et ça tombe bien, j’ai prévu une activité de 45 minutes.
– Ben oui mais monsieur, Jewel et Pam sont rentrées chez elles vu qu’elles avaient perm. Leurs parents sont venues les chercher.
– (MAIS PU…NAISE) Du coup, le groupe de la maison de la Sorcière, qui travaille l’autonomie, aura des points en plus si elle leur transmet leur travail. Allez, on monte en salle 203 ! Et comme il y a cours dans le reste du collège, on monte doucement, comme ça, hop hop !”

Je me courbe en marchant sur la pointe des pieds tel Véran fuyant des journalistes. Les sixièmes pouffent et m’imitent… Et au moins, nous parvenons à notre destination sans bavardages, pleurs ou insultes (le tiercé de ces sixièmes).
Avec soulagement, je pousse triomphalement la poignée de la salle 203. Il me reste six secondes pour réfléchir à une activité à proposer à mes élèves.

Et là, le collègue d’Histoire ainsi que 26 quatrièmes tournent vers moi un regard interrogateur.

J’envisage donc de me m’asseoir en tailleur et de pleurer un bon coup. Mais je me dis que ça ferait de la peine aux petits sixièmes. Je serre donc les dents et, ignorant les inquiétants craquements de mon plombage, rigole.

“Oh, bien joué Monsieur Samovar. 203 ? 202 plutôt !”

Je sais que la salle 202 sera libre, elle est moitié moins grande que les autres, et j’y entasse donc les élèves, en étouffant sous un oreiller mental les hurlements de mon éthique professionnelle quant aux distances de sécurité.

“On fait quoi, alors, monsieur ?
– … Vous vous rappelez, quand je vous ai dit que les contes avaient souvent plusieurs versions ? Je vais vous raconter l’un des premiers contes mettant en scène Cendrillon. Celui où elle tue sa belle-mère !
– NON !
– Je vous jure. Attendez, j’attrape ce vieux chiffon, ce sera mes guenilles, et ma veste sur mes épaules, ce sera ma robe de bal.
– C’est quoi des guenilles, monsieur ?
– Alors, tout le monde prend son carnet de vocabulaire !”

Stand up dans les couloirs, à l’administration, drag en salle de cours.

Vendredi soir, quoi.

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