Mardi 29 septembre

Ce bon gros mardi commence par deux heures de sixième Canarticho, durant laquelle l’AESH aidant Oleg est absente. Et j’avoue que je suis dans mes petits souliers : parce que faire en sorte d’éviter un maximum de contrariétés à Oleg, qui ne parvient pas à les gérer, tout en pilotant un travail de groupe avec des sixièmes qui manquent encore cruellement d’autonomie – oui, je continue à m’entraîner pour les championnats du monde d’euphémisme – ressemble à un numéro de jonglage, durant lequel les balles de jonglages seraient remplacés par une hache, un œuf, et une grenade (dégoupillée).
Heureusement, Oleg apprécie l’activité d’écriture que je lui ai concocté : décrire son château. Il vient, de très nombreuses fois, me montrer son travail :

“Regardez, monsieur, là, pour défendre mon château, c’est une dragonne, qui pond des centaines d’œufs. Si quelqu’un l’embête, elle le détruit aussitôt. Il n’y a que moi qui peut aller la calmer, en allant lui parler toute la nuit.”

Je ne suis pas assez formé dans la psychologie de l’enfant pour poser un diagnostique. Alors je me contente de donner un nom à sa créature : la Matriarche. Il prend son cahier et écrit le nom avec énormément d’application.

Oleg me séduit comme me séduisait les élèves les plus dysfonctionnels d’Ylisse. Quelque part, c’est mon ego qui agit. C’est toujours plus valorisant de s’occuper de ce genre d’élèves : les succès sont d’autant plus réjouissants, les échecs épiques. Je tente de mettre mon enthousiasme à distance : Rachel a tout autant le droit que son immense camarade à mon attention, même si son problème à elle est qu’elle stresse devant chaque accord possible de mot “Imaginez monsieur, je mets -ent à la fin d’un nom, vous me prendriez pour une débile jusqu’à la fin de l’année !”

Je glisse deux trois erreurs grossières dans la leçon que j’écris au tableau un peu plus tard, qu’elle repère et reprend avec un immense sourire.

Heure nettement plus cool avec les sixièmes Brindibou, qui me donnent de plus en plus l’impression de troisièmes en miniature : ils arrivent et s’installent d’eux-mêmes, m’expliquent qu’ils ont monté un groupe de français 6eB sur l’intranet du collège pour les absents, et font preuve d’énormément d’attention lorsque je leur explique un point un peu technique de la narration.
Il est difficile de ne pas aimer les Brindibou. Pas juste parce qu’ils sont bons élèves : ils sont joyeux. Heureux de venir en cours, d’apprendre, de surmonter leurs difficultés. Et c’est avec joie que je les défie un peu plus chaque jour.

Ce qui n’est pas le cas des sixièmes Akwakwak, qui arrivent avec leur lot habituel d’oublis de matériel, de disputes qu’il faut régler tout de suite parce que monsieeeeeur, elle sest frotté ses mains dans les miennes parce que je venais de mettre du gel hydroalcooliiiiiique, qui ne réussissent pas l’évaluation de début de cours, dont j’avais donné les réponses hier en les entourant en rouge, qui ont oublié leur trousse, leur manuel, leur cartable.
Les sixièmes Akwakwak perdus dans l’extrait de La Belle et la bête que nous lisons.

“On ne comprend pas les mots du tout, monsieur.”

Et pendant près de vingt minutes, leur donner, avec autant de rigueur qu’aux Brindibou. Les faire voyager dans le vocabulaire. Leur expliquer bonté, esprit, orgueuil, comte… Mais se montrer hyper exigeant aussi sur leur attention.

Leur donner à tous autant. De la même qualité. Mais leur donner mille outils, mille lueurs différentes. C’est cette alchimie, je crois, qui est inexplicable, qui est au cœur de notre boulot.

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