Samedi 19 septembre

Cette année, dans ma classe, il y a Agnès. Agnès est grande, beaucoup plus grande que ses camarades de classe. En deux semaines, elle est déjà entrée en conflit avec nombre de ses camarades. Et a dans son attitude, quand on lui demande quelque chose, cette négligence exaspérée qui fleurit, en général, chez les quatrièmes. L’enthousiasme dont font preuve la quasi-totalité des sixièmes semble totalement absent chez elle.

“Il y aurait moyen qu’elle ne soit pas dans la classe de mon fils ?”

“On la connaît, il y a eu des problèmes avec elle en primaire.”

“Vous savez, il paraît qu’elle est très colérique. Une fois, son instituteur…
– Je préférerais en parler avec elle directement, monsieur.”

Je reçois la maman d’Agnès. Qui me raconte l’intégralité des “histoires” – que je hais le mot histoires quand il est employé dans ce contexte – auxquelles sa fille a été mêlée. La réputation qu’elle a dans le quartier. “C’est pas tout à fait injustifié. Près d’elle, Agnès attend, incendiant du regard quelque chose d’invisible.

Impression de parler d’une captive. Agnès a onze ans et est déjà, dans la voix et l’esprit de dizaines de parents et d’enfants, la mauvaise fille, celle dont il faut se tenir à l’écart. Monstre : étymologiquement ce que l’on montre du doigt. Agnès, à deux doigt de devenir un monstre. Onze ans.

Je ne cesse de le répéter aux élèves : on entre au collège, on laisse le plus possible de ses soucis d’enfants au dehors, il nous attendrons à la sortie. On entre dans la classe, on laisse le plus possible de ses soucis de collégien près de la porte. Agnès, elle, en semble couverte.

Et de se demander comment alléger sa charge.

Vendredi 18 septembre

Les sixièmes ont des questions. Les sixièmes ont BEAUCOUP de questions. Que ce soit en Bretagne ou en région parisienne, ils sont nombreux à passer une partie non négligeable du cours la main levée en couinant “Moooooooonsieur !” à la moindre découverte.

J’en discute le soir avec L. L’équilibre précaire à trouver entre l’avancée du cours et la préservation de leur enthousiasme. Comme tous les profs, je me lamente souvent sur le côté blasé des élèves de quatrième et de troisième. Les causes de leur désengagement sont multiples. Et peut-être que cette tendance à leur dire qu’il faut arrêter avec les questions, qu’il faut qu’on continue le cours, là, y participe.

Mais il faut continuer le cours, là. Parce que c’est important et que ça les fera grandir.

Cette année aussi sera un numéro d’équilibriste.

Jeudi 17 septembre

Le jeudi sera donc ma journée monde. Journée de six heures de cours, durant laquelle il se passe suffisamment de choses pour écrire pendant des jours. Les élèves se révèlent, les adultes également, grands éclats et petits drames… Et l’on ressort, à la fin de la journée, un peu groggy, en ayant laissé une parcelle, infinitésimal mais irremplaçable de notre être. On a changé de façon subtile. Définitive.

Et dans tout cet excès, hélas, c’est la colère qui émerge.

Lorsqu’il faut faire passer les évaluations d’entrée en sixièmes aux Canarticho. Dans les faits, je n’ai rien contre les évaluations nationales. Je sais qu’elles serviront à créer des statistiques débiles dont tout le monde s’emparera pour fourbir ses arguments, que certains élèves partiront forcément désavantagés, mais disposer de certaines données plus ou moins objectives ne me semble pas une mauvaise chose.

Et puis j’avoue ressentir un plaisir sadique à voir à quel point les concepteurs de ces bidules sont déconnectés de la réalité, en forçant des sixièmes qui peinent à maîtriser les majuscules à entrer des mots de passe de 10 caractères qui mélangent allègrement les caractères (les dyslexiques adorent), ou alors quand on nous précise que ces tests sont passables en une heure, sachant que la majorité des établissements français dispose de créneaux de cinquante-cinq minutes. Bref, rien de nouveau sous le soleil.

Ce qui est plus nouveau, par contre, ce sont les dernières questions.

Alors que, après soixante-quinze minutes (une heure pour les passer mes f… ossettes, oui !) je passe derrière les derniers participants, je jette un coup d’œil sur les questions auxquelles ils répondent.

“Comment avez-vous trouvé ce test ?”

Je ne suis pas amateur de ce genre d’évaluation de l’évaluation. Les réponses standard (trop dur, trop facile, etc) n’ont quasi aucun intérêt, et donnent surtout l’impression d’un Yelp pédagogique. Je sourcille donc un brin, mais rien quant à ce que je vois par la suite.

“Nous allons désormais vous poser des questions sur le Covid.”

Je me dois de dire que je n’ai eu que de brefs aperçus dudit questionnaire parce que, surprise surprise, surveiller des élèves ne se fait pas tout seul. Mais j’ai entraperçu une question sur le matériel dont disposait les élèves et sur la façon dont ils se sont sentis encadrés.

Et là je m’insurge.

On me dira qu’il est tout à fait possible que ces questions servent à réfléchir à la démarche à adopter en cas de reconfinement. Ce à quoi je réponds par une solide bordée d’injures et surtout une accusation de malhonnêteté.

On nous a présenté ce questionnaire, à nous enseignants, comme des évaluations d’entrée en sixième de français et mathématiques. A aucun moment il ne nous a été précisé qu’une enquête psycho-sociale était au programme.
Et, comme je l’ai déjà écrit, cela m’apparaît une fois de plus comme un manque de considération flagrant pour les acteurs de terrain, enseignants et personnels de direction, ramenés à de simples exécutants chargés de faire remonter des résultats.

Mais s’il ne s’agissait “que” des adultes, je dirais qu’on a l’habitude. Il y a plus grave.

Tout enseignant le sait, un élève en évaluation est un élève vulnérable. Parce qu’il ou elle veut bien faire, est en situation de stress ou de défiance, réfléchit et voit donc son mécanisme de jugement moins vigilant. Il n’est absolument pas loyal de profiter d’un moment de ce genre pour effectuer un sondage.
D’autre part, à aucun moment les parents, responsables de mineurs je le rappelle, n’ont été prévenus de telles questions, et pour cause : nous n’étions pas au courant.

Je suis en colère. Je suis en colère parce que ces questions, et ce qu’elles peuvent alimenter au niveau de stratégies marketing et consommation, au niveau du traitement des données, est à l’image de trop d’éléments qui m’agacent dans la vie de tous les jours : êtes-vous satisfait de la propreté des toilettes, reviendrez-vous dans notre restaurant, rachèterez-vous des produits Apple ? Je suis en colère parce qu’on s’en prend à des enfants, sur un lieu censé être neutre. On nous abreuve de discours sur la laïcité  et les valeurs de la République, avant de glisser sans la moindre vergogne un sondage au milieu de questions de connaissances.

Peut-être suis-je en train de surréagir. Peut-être pas. Mais il serait temps que l’on comprenne qu’on nous a confié, à nous personnels d’éducation, des élèves. Et que notre devoir est également de les protéger, de leur donner tous les outils nécessaires à la construction de la pensée, et non d’être des maillons d’une société qui les habituera à brader leurs avis, leurs opinions, sans jamais se demander pourquoi.

Cette façon de traiter les enfants de la République est inappropriée. Quelle que soit l’époque ou le contexte. Ils méritent mieux, infiniment mieux que cela.

Mercredi 16 septembre

Deux semaines : c’est le temps qu’il me faut pour fixer le nom des élèves sur leurs visages. En français, nous avons la chance d’en voir moins, et le regard s’habitue à soustraire la partie inférieure du visage.

Les individus émergent, et les classes se solidifient. Comme tous les ans, à chacune sa personnalité.

Les sixièmes Akwakwak, qui m’ont été confiés. Plein de bonnes volontés, mais trébuchant sur tous les pièges de la langue française. La classe de sixième telle que je me la caricature parfois, qui passe à la ligne quand je passe à la ligne parce que je suis arrivé au bout du tableau, qui oublie ses affaires, qui demande si c’est bien, qui sourit tout le temps.

Les sixièmes Brindibou, posant sur leurs professeurs des regards de petits adultes. Je ressens en travaillant avec eux un sentiment de sérénité qui me rappelle la première génération des troisièmes Glee. Cette sensation qu’enfants et adultes font partie d’un groupe en route vers un but commun, même si le but est encore flou. 

Les sixièmes Canarticho, drôles, vifs, et torturés. Une classe pleine d’histoires que leur professeur principal se casse déjà la tête à gérer, une classe toujours le doigt levé, une classe qui dit mais, une classe qui veut tout comprendre. La classe, enfin, qui me fait me sentir le plus à l’aise. Ces enfants-là, je les connais.

Bien sûr que les choses fluctueront, c’est normal, et c’est sain. Mais il est toujours satisfaisant, quand on est prof, d’identifier ses quêtes.

Mardi 15 septembre

Première rencontre avec les parents.

Comme nous vivons désormais dans un monde bien étrange, nous nous tenons, en demi-cercle, dans la cours, nous les profs, tandis qu’ils nous font face, assis sur des gradins. Tour à tour, nous nous exprimons, en parlant contre le vent.

Quand vient mon tour, je pense à T. et à la façon dont il avait de parler, toujours sonore, toujours clair, toujours rassurant. Ça ne rend pas mon propos moins confus et hésitant – certaines choses ne changeront jamais – mais ça me rassure.

Nous vivons dans un monde bien étrange. Des parents souhaiteraient me parler. Je me retrouve assis aux tables sur lesquelles les élèves jouent d’habitude au ping-pong et, déjà, on me parle. Cette élève prend les cahiers de ces camarades et les lèche. Celui-ci a déjà des comportements qui s’apparentent à du harcèlement. Non, attendez, me dit-on, celle elle qui le harcèle. Elle ? On la connaît bien, dans le quartier, ça n’est pas une fille bien.
Il est vingt heure quinze et je bascule brutalement dans quelque chose de poisseux. J’ai sept heure de cours et une heure et demie de réunion dans les pattes et brutalement, on me demande d’arbitrer et de légiférer sur des faits qui se sont produits en primaire, de préciser une scène qui se serait passée en physique. Des faits d’une violence morale inouïe me sont exposés sur le ton égal et serein d’une histoire qu’on a déjà racontée mille fois.

Confusément, je pense aux réseaux sociaux qui se sont enflammés ce week-end au sujet du harcèlement à l’école. Il y a quelque chose qui double l’horreur de ce truc : le harcèlement, parfois, peut se dissimuler. Victimes, bourreaux, on me rapporte dix versions, six fictions. Je balbutie que je vais creuser, m’en occuper. Les groupes que j’ai crée cette semaine et qui se sont faits dans la joie m’apparaissent désormais grimaçants. Je sais qu’il est tard, qu’avec un peu plus de lucidité, je parviendrais facilement à démêler ce qui doit l’être, à traiter cela avec plus de détachement et d’efficacité. En l’état, je me dis juste que je dois enregistrer chaque histoire, et attendre d’avoir reposé mon jugement.

Je suis sauvé par une ruine d’ange. Le papa d’Hervey vient me voir. Hervey est un gamin lumineux. Très bon élève, mais ce trait pâlit sous les rayons de sa profonde gentillesse. Hervey sourit presque tout le temps, sait aider ses camarades quand il faut, participe quand il sent que ça fera avancer le cours, et attend gentiment quand on n’a pas le temps de s’occuper de lui. Hervey a une petite fièvre et son papa, donc, vient me voir pour s’excuser de devoir confiner son fils. Il a la cinquantaine, ou la quarantaine très marquée. Des rides profondes strient sont visage. Il est frêle, émacié, gris de partout. Et ses yeux irradient de la même bonté que celle de son fils. Semblable au photon près. Je le rassure, lui assure que tout ira bien, et qu’Hervey a l’air très heureux en ce début d’année. Le vieil ange hoche la tête.

“Je l’aime tellement, mon fils.”

Il a prononcé cette phrase d’une des seules façons qui ne la rende pas ridicule ou glauque. Nous échangeons encore un peu et je quitte, un peu tard et serein, le collège Nohr.

Le ciel est rose sombre, à travers le pare-brise de la voiture.

Lundi 14 septembre

Les 6èmes Canarticho entrent en classe les épaules courbées. Il est 16h, et, sous ce merveilleux soleil absolument normal du 14 septembre, la température avoisine soixante-douze degrés dans les salles du collège Nohr (la déplorable isolation de TOUS les bahuts dans lesquels j’ai enseigné fait que je n’ai jamais le mal du pays).

On rajoute à cela, bien évidemment le masque. Le maudit masque.

“Monsieur…”

Je tourne la tête vers quelques regards embués de chaleur.

“On a chaud.
– Je sais.”

Je sais et pour le coup, j’aimerais avoir la merveilleuse capacité de Monsieur Vivi à trouver du sens, même quand c’est presque impossible. Là, je ne peux rien dire. “Je sais mais c’est la loi.” “Je sais mais ça vous protège, ça nous protège.” “Je sais mais la vie c’est souvent mordre sur sa chique.”
Je sais. J’essaye de détourner l’attention sur les lectures que nous faisons de Molière.

“Monsieur… Si tout le monde se met au fond, quand on lit, on peut enlever le masque ?
– Non.
– Mais avec Mme D. et M. L. on peut si tout le monde est loin de nous.”

L’espace d’un instant, je maudis Mme D. et M. L. d’accomplir une action tout ce qu’il y a de plus humaine. Et qui évite probablement les malaises qui se sont mis à fleurir dans le collège. Je maudis l’administration, la Covid, les pangolins et le métier de prof. Parce que tu fais quoi, face à vingt-quatre mômes, dont dix se plaignent, et dont tu sens dans ton souffle court que ce n’est pas du chiqué.
Comme toujours. Prof, tu appliqueras la règle, mais tu travailleras avec des êtres pour qui, parfois, elle est insupportable.

Tout le monde s’est mis sur les deux derniers rangs de la grande salle. On a compté deux mètres cinquante. Cheepo, qui va lire, en se tenant de profil par rapport à nous, enlève son masque.

J’ai un peu mal au ventre, tandis que le môme sourit de soulagement.

“Je vous le rappelle, hein, ce sera une fois dans l’année. Cette fois-là.
– Oui monsieur !”

A partir de demain, les températures redescendent sous trente degrés. Et j’espère qu’ils auront pensé à amené leur bouteille d’eau.

Surtout pour moi, me souffle un démon égoïste.

Samedi 12 septembre

Cela fait des années que je n’avais pas eu de sixièmes. Et avec une
année qui leur sera intégralement consacrée, l’envie de mettre en place
tout un tas d’expériences est forte. Et si je tentais des petits quiz en
QR Code ? Et si je faisais une dictée par semaine ? Et si je leur
apprenais quelques signes pour communiquer de façon plus fluide ? Et si
on faisait une pièce de théâtre ? Et si…

Une phrase de Monsieur Vivi me rassied posément sur ma chaise : “Quand tu fais des projets au début, fais petit, fais modeste.”

Dans
ces classes pour le moment agréables, motivées et facile à mener,
l’envie de tester tout un tas de gadgets est forte. Mais ce n’est pas
mon métier. Mon métier est de les aider au mieux. Et ça ne passe pas
forcément par la transformation des mômes en assistants involontaires de
trucs que je veux tenter.

J’essayerai, cette année. Comme tous
les ans. Mais doucement. Tranquillement. Je ne suis là que jusqu’à fin
mars. Et surtout, je suis responsable d’eux.

Doucement.

Vendredi 11 septembre

Snowe ressemble à la version miniature du beau gosse des séries étudiantes des années 90. Les yeux bleus, très blond, les cheveux noués en catogan, jean et T-shirt. Il est resté me parler en ce vendredi soir, dernière heure de cours, et pour cela, s’est hissé le plus tranquillement du monde sur une table, dans la même position que j’affecte au centimètre près.

Il m’explique qu’il comprend parfaitement le reproche que je lui ai fait, en début d’heure : un mot dans son carnet dès la première semaine pour dissipation, ce n’est pas sérieux, ses parents viendront m’en parler.

J’observe, légèrement incrédule, ce môme dans le discours duquel la maturité, la prétention et la lucidité s’équilibrent parfaitement. Puis, il passe à ses lectures actuelles, tandis que je tente de reprendre pied.

De nouveau, j’ai vingt-cinq ans et débute totalement dans la profession. Jamais je n’ai pratiqué ce type de relations avec des élèves. Le monde entre enseignants et mômes était jusque là parfaitement hermétique, il existait soit un voile, soit une muraille de métal hérissé de clou qui faisait que, quoi qu’il arrive, nos réalités ne pouvaient en aucun cas se mélanger. Ici, il y a une porosité. Snowe emploie des expressions qui me sont familières, des tournures que, gamin et également très prétentieux, j’utilisais.
Je suis assez vieux pour analyser ce qui arrive, mais n’ai aucune pratique des réactions à avoir. Juste de la théorie. Refuser toute complicité ? Accepter un fragment de familiarité ? Le remettre fermement à sa place ? Botter en touche ?

Plusieurs lecteurs m’ont – probablement à juste titre – reproché de faire de l’exotisme, depuis mon arrivée en Bretagne, de m’extasier devant la moindre nouveauté.

Ce n’est pas de l’extase, mais de la sidération, devant le grand mystère du boulot de prof, dont tellement d’aspects changent, à quelques centaines de kilomètres de distance. Tant de choses, à nouveau, à apprendre.