
Et le dimanche, on s’évade !
Cette semaine, j’ai donc joué à Redeemer ! (qui ne sera probablement pas traduit en français). Ultime volume d’une série de livres dont vous êtes le héros intitulé “La voie du tigre”.
Les livres dont vous êtes le héros, je l’ai écrit il y a plusieurs années je crois, ont été une clé de voûte dans ma vie de lecture. Ils m’ont fait comprendre que tous les bouquins pouvaient être des jeux. Que, comme eux, je pouvais prendre n’importe quel roman et le parcourir dans tous les sens, en ouvrant l’œil, en sautant de page en page, en revenant en arrière si l’issue me déplaisait.
Parmi ces bouquins, deux séries : “Sorcellerie !” qui m’a fait terrifié et enchanté, et “La voie du tigre”, qui m’a appris l’identification. J’ai été ce ninja, désireux de venger la mort de son père adoptif, reprenant le trône dont il était l’héritier légitime, défendant sa ville contre des hordes d’assaillant.
Jusqu’au dernier volume : le héros, moi donc, est face à un gigantesque démon araignée, matriarche de tous les démons m’ayant assailli durant mes aventures.
Et l’écran se fige. Je suis au dernier paragraphe, j’ai joué comme il fallait, j’ai à peine triché. Et c’est fini. Le bouquin est paru en 1987, je le lis traduit en français six ans plus tard ans plus tard. C’est terminé. Je reste soufflé devant tant d’injustice. Tout ce voyage, les hommes-serpents vaincus, la maîtresse des espionne qui m’a presque piégé, la dernière bataille contre le seigneur de guerre, tout ce temps, toutes ces émotions déversés pour ça ? Jamais de résolution ?
Je n’oublie pas. Cette lecture fait partie des très rares expériences de mémoire qui restent une blessure toujours fraîche. Une blessure mineure bien entendu. Personne n’a souffert, rien n’a été détruit. Mais je ne parviens pas à faire mon petit deuil de cette trahison. Lorsque je repense à ces bouquins, l’indignation du gamins de dix-onze ans est toujours la même. Alors j’apprends à détourner mes pensées de ce lieu mental. Je l’abandonne. Le recouvre de scories et de toiles d’araignées.
Jusqu’au jour où, par désœuvrement, je tape sur internet le titre de l’un des livres. Et j’apprends que presque trente ans plus tard, l’auteur a produit un ultime volume, excuse. Conclusion.
J’ai attendu très exactement vingt-sept ans pour achever cette fiction. Cette histoire pleine de ninjas et de démons. Peu importe sa qualité, après tout ce temps : elle fait partie de moi. Et tout est pardonné. L’ultime paragraphe de “Redeemer !” ne s’y trompe pas (détournez les yeux si vous voulez y jouer) : le narrateur décrit le héros – moi, vous – regardant l’aube se lever, avant de rejoindre tous les compagnons qu’il a retrouvé dans le grand final. Des compagnons figés dans le temps. Qui se sont réanimés, à tel point que j’en ai mal dans la poitrine. Appelle ça nostalgie d’adolescent attardé. Je suis juste heureux qu’enfin, enfin, on m’ait raconté la fin de l’histoire.