Lundi 5 octobre

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Hier, sur une chaîne de télévision, en parlant du fait qu’il faut éviter la “repentance à tout prix” du passé colonial de la France, Jean-Michel Blanquer, Ministre du secteur dans lequel je travaille depuis douze ans a eu cette phrase.

“On fait envie quand on est fort.”

On me dira que c’était une formule. Que c’était une réponse à un journaliste dans une émission destinée au grand public. Quand bien même.
Et justement.

Cette phrase met en exergue ce qui me gêne, tant dans la vision de l’Éducation proposée par le gouvernement actuel, que dans mes interrogations sur ce que je propose aux élèves.

“On fait envie quand on est fort.” que mettre derrière ces mots ? Que nous devons montrer à nos élèves une façade imperturbable ? Que la faiblesse serait quelque chose d’intrinsèquement suspect ? Qui nuirait au développement des mômes ? Et qu’est-ce que cette force dont notre Ministre fait l’apologie, dans laquelle il voit une forme de séduction, que nous devrions représenter.

Dans le Gorgias de Platon, l’un des intervenants, Calliclès, reproche à la démocratie d’être une tyrannie des faibles, de niveler par le bas les individus en faisant de la médiocrité la norme. Socrate rétorque admirablement, en rappelant que la force du chef de meute n’a pas sa place dans la société humaine. Et son raisonnement reste mal accepté. Reconnu avec mécontentement.

Le collège est un terrain particulièrement fertile pour l’observer : lorsque, dans les premiers jours, les mômes sont plein d’entrain, essayent, se plantent, retentent, très vite, une chape de plomb leur tombe dessus. La hiérarchie se met en place. Les forts. Les faibles. Les bons en cours, en sport, dans la cour de récréation. Et les mauvais, les médiocres, les victimes. Un système qui, tous les ans, se reforme, comme un golem.

Alors quoi ? Célébrer la vulnérabilité. Et, comme M. O’Neil, le pédagogue éclairé dans la série Daria, encourager les élèves à laisser libre cours à absolument toutes leurs émotions ? Les supplier de pleurer ?

Non. Mais peut-être, éviter de monter la force, une image de la force, en exergue. Montrer, comme le fait Platon bien mieux que ce laborieux billet, que nous avons tous place et légitimité dans la société. Que pas un môme, dans ce monde en miniature qu’est un établissement scolaire, n’a à rougir de ce qu’il est. Et lui donner les outils pour s’accomplir tel qu’il est, ou pour changer s’il le souhaite.

“On fait envie quand on est fort.”

C’est le rêve d’une société en mode facile. Où l’on se fédère derrière des dirigeants, des figures d’autorité et des modèles projetant une image. Mais qui n’est que ça. Une image. Et en laissant de côté ceux qui ne comprennent pas, qui n’y arrivent pas. Ceux-là feront semblant. Apprendront à ne pas faire trop de bruit. C’est déjà ce qu’il se passe dans nombre d’écoles et de collèges. Et je ne me place pas au-dessus de la mêlée, bien sûr que j’aimerais, parfois, incarner un modèle fort, qui fédérerait les élèves qui me sont confiés.

Spoiler : c’est beaucoup plus compliqué. Il faut prendre le temps d’aller à la rencontre de chacun, de comprendre leur vision du monde, d’admettre leurs faiblesses, leurs vulnérabilité, et de montrer les siennes aussi. De montrer qu’on est un être humain qui est, non pas puissant, fort, dominant. Mais qui essaye, qui fait de son mieux, qui a des échecs retentissants et des succès fabuleux.

“Faire envie quand on est fort”, c’est avoir le désir compréhensible mais insupportable de gommer les incohérences, les lâchetés, les aspérités de ce qui compose un être humain. Et notamment, dans la bouche d’un Ministre de l’Éducation Nationale, d’êtres humains en développement, que l’on nous a confiés.

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