Vendredi 9 octobre

Deuxième évaluation rendue aux sixièmes Brindibou.

J’avoue ne pas m’être suffisamment renseigné sur la façon dont on évalue en primaire. Mais l’arrivée dans un nouveau bahut, en tant que prof de tous les sixièmes m’a amené à me lancer dans un chantier assez casse-gueule : ne pas dramatiser les résultats, qu’ils soient représentés en compétences, en notes, ou en petites Geneviève de Fontenay sur un poney.

“Ah, Ema, on va travailler tous les deux.”

Privilège dans cette classe : je peux aisément les laisser se gérer seuls tant que les consignes sont suffisamment claires. Je rends un 8/20 à la gamine, qui me regarde, à trois pico-secondes de fondre en larmes. Je m’applique à conserver sur le visage une expression à la fois affairée et absolument pas solennelle.

“C’est une note qui est basse, vous ne trouvez pas ?

– Si mon… monsieur.

– Du coup, j’ai besoin qu’on comprenne ce qu’il s’est passé. Quel était le problème à votre avis ?”

Avec eux, je tente de traiter chaque résultat comme je traite un nouveau texte : un terrain d’exploration avec ses propres codes, dans lequel rien n’est évident. L’objectif : faire comprendre que ce chiffre n’est pas un uppercut, mais une construction dont on peut faire le tour.

“J’ai pas bien travaillé…

– Hmmm… Voyons, là, cette question là, vous l’avez très bien comprise ! Du coup, elle vous menait à la suivante… Et c’est là que je ne comprends pas. Expliquez-moi !”

Lentement, patiemment, Ema examine son travail. Petit à petit, il cesse de devenir ce qui va lui causer des tas d’ennuis à la maison et devient une énigme à déchiffrer. Je la laisse corriger ses erreurs et, super-pédagogue, parcoure la classe en roulant des mécaniques.

“Et vous, Ameria ?”

Ameria lève sur moi un grand regard triste, et je sens mon sang se retirer de mon visage. Je n’ai pas encore fait l’association nom-visage. Ameria sait à peine lire et presque pas écrire. J’aurais dû lui préparer une évaluation aménagée et, tout à ma préparation du sketch “je vais vous libérer de la tyrannie des résultats et faire de vous des êtres de lumière”, je l’ai oubliée. Perdu dans la lumière de mon égo trip. “Tu ne peux pas penser à tout.” tente une petite voix, sous mon crâne.

Ben si. Si je devrais. Alors en attendant, sois honnête.

“Ameria, j’ai fait une grosse erreur, ce n’était pas le devoir que je devais vous donner. Est-ce que vous accepterez d’en refaire un autre lundi ?”

Elle hausse les épaules, tandis que je m’assois près d’elle, le plus silencieux possible.

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