Mardi 1er décembre

Le problème, c’est surtout qu’on est une seule personne.

Un peu moins de cent mômes me passent devant les yeux chaque jour. Et, parmi ces mômes, combien ont-ils besoin de nous, de notre disponibilité, d’un de nos masques ?

Peut-être aurait-il fallu qu’aujourd’hui, je sois un peu plus à l’écoute de Lana dont les parents se séparent, et qui a passé l’heure à regarder tristement devant elle en répondant à mes sollicitations par un petit sourire triste.
Il faut dire que j’étais occupé. Occupé à apprendre à quatre mômes qui piétinent depuis trois jours à bosser en groupe. Et ça s’est enfin débloqué. L’un a réussi à gérer sa frustration, l’autre a compris les consignes, les deux derniers ont cessé de devoir porter tout le boulot sur leurs épaules.

Mais Lana aura été négligée.

Peut-être aurait-il fallu, également, que je sois moins rigoureux dans l’apprentissage des mots invariables avec les sixièmes Akwakwak. Plusieurs d’entre eux continuent à galérer sévères pour différencier une conjonction de coordination d’une préposition. Mais il y a aussi ceux qui patientent depuis plusieurs semaines durant ce chapitre de révisions de l’école primaire.

Quand tu ouvres tes doigts pour rattraper celui qui se casse la figure dans ses méthodes de travail, tu laisses échapper celle qui n’a pas confiance en elle. Rarissimes, les jours où tu rentres chez toi en ayant l’impression que tu as pu apporter autant à tout le monde. L’individualisation, la différenciation ont permis la prise en compte de chaque élève avec son profil, ses difficultés, sa personnalité. Mais elle a aussi fait de cet ensemble rassurant, la classe, une poignée de sable dont les grains nous échappent sans cesse. Et bien entendu, je serai le prof qui n’a pas été là pour Lana, ou pour Seliph, quand il coulait dans sa rédaction, parce que je tentais de ramener Tinny et sa dyslexie à la surface.

C’est peut-être, sans doute, l’une de mes plus grandes faiblesses en tant qu’enseignant : ne pas parvenir à pousser mes élèves tous ensemble ; à avoir cette sensation qu’en permanence certains m’échappent.

Et c’est épuisant.

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