Jeudi 10 décembre

Je ne m’étais pas fait hurler dessus par un élève depuis un bon moment. Tip : ça ne devient jamais plus agréable.

On m’avait prévenu que Lucian pouvait être en proie à des accès de colère assez spectaculaires, ce que j’avais bêtement décidé d’ignorer. Car non contrarié, Lucian est un élève adorable, doux et presque timide.

Mais lorsqu’il a appris qu’il aurait un cours en plus avec moi, qui n’apparaissait plus dans son emploi du temps, il a totalement vrillé. Il me regarde, les yeux injecté de sang, hurlant dans le couloir :

“De toutes façons je n’irai pas ! Vous nous apprenez que des choses fausses !
– Lesquelles ?
– Tout ! Et puis je sais bien hein, que je vais pas réussir avec cette attitude ! Tout le monde le dit : Tout le monde !”

Nous y voilà. Lucian revit, ad nauseam, le même accès de colère. Prétentieusement, je me dis que je vais le surprendre, que je vais employer des mots qu’ils n’a encore jamais entendus :

“Je ne dis pas ça. Je dis juste que vous pourriez…
– Vous pourriez me laisser tranquille !”

Peine perdue. La moindre syllabe est un jerrycan de kerosène que je verse sur un brasier.? Il y a quelques années, je me serai entêté. J’aurais continué à parler. Crié pour qu’il m’entende.

Lâche.

Je hausse les épaules.

“Bon. Je n’ai plus de temps pour vous.”

Et je laisse Lucian en permanence. Lucian et tous ses problèmes. Tout ce qu’il porte et pour lequel les adultes ne trouvent pas encore de clé pour l’aider. Parce que m’attendent deux élèves douces et mutiques, médusées par l’avoinée que je viens de me prendre de la part d’un petit bonhomme.

On passe une heure très douce, et drôle. Elles ressortent en discutant ferme de la morale du conte de Perrault que nous avons lu de manière théâtrale. Notre petit groupe croise Lucian, qui attend son bus, après avoir attendu une heure en permanence. Il les regarde éclater de rire – il ne regarde jamais ces deux élèves totalement mutiques et en galère sur le plan du français – et plante à nouveau des yeux calmés dans les miens.

“Elles ont fait quoi ?”

Je souris doucement.

“Elles vous le diront si elles en ont envie.”

Et je lui tourne le dos. Bien sûr que Lucian a besoin d’aide. Mais ce soir, ce n’est pas moi qui la lui apporterait. Je n’en suis pas capable pour le moment, et je ne tiens pas à me faire du mal, à lui faire du mal, à essayer. Demain je réessayerai. Ou la semaine prochaine.

On n’abandonne pas. Mais dans certains cas, ce n’est pas une fuite de dire qu’il est urgent d’attendre.

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