Mardi 15 décembre

Cher Monsieur Castex,

Je tiens de source plutôt sûre et anonyme (M. Samovar, protège ses informateurs depuis 1993), que vous êtes à l’origine de ce qui pourrait bien finir par me transformer en Hulk, sans l’aide d’une énergie radioactive quelconque, juste par la force de la hargne et des ulcères.

Il semble donc que vous tombâtes sur un rapport du Conseil Scientifique, préconisant la fermeture des écoles jeudi et vendredi prochain. Je tiens à signaler que de mon point de vue, vous traitez lesdits rapports comme le menu du Flunch ou les étapes d’un régime Weight Watcher’s : vous avez tendance à ne sélectionner que les étapes qui vous plaisent. Dans tous les cas, on se retrouve avec un sérieux mal de bide.

“Banco”, vous êtes-vous dit, “faisons ça, on copiera sur ce peuple sérieux qu’est la nation allemande !”

Alors oui. La deutsche quälitat peut faire rêver. Seulement, il aurait été bien inspirer d’en informer la communauté éducative et ses partenaires un peu plus de DEUX JOURS avant la mise en place du dispositif.
Vous savez, Monsieur Castex, on a l’habitude. Que votre gouvernement essuie les crampons de l’improvisation sur la tronche de l’Éducation Nationale, c’est devenu comme les fléchettes ou le karaoké : un plaisir facile et toujours accessible. Mais là, ce ne sont pas des crampons que vous avez pris, ce sont les talons hauts, les botte de randonné et un rouleau-compresseur.

Parce que, aussi étonnant que ça puisse vous paraître, le monde de l’éducation ne fonctionne pas sur le mode de l’improvisation fugace, mode petits sauts de daim joyeux. Je vous donne un petit exemple : la gestionnaire de mon bahut, qui avait préparé le repas de Noël est en train de se demander comment elle va écouler les portions prévues jeudi autrement qu’en assassinant élèves et enseignants présent dans un remake Camif de La grande bouffe. Vous me direz, un repas de Noël dans un collège de campagne face à la crise sanitaire, on s’en tamponne un peu.

Certes.

Mais il s’agit d’un symptôme parmi six millions d’autres qui montre, au mieux une méconnaissance importante, au pire un mépris sévère d’un secteur qui compte 800000 empoyés et plusieurs millions d’élèves. On n’arrête pas une organisation pareille en claquant des doigts. Nous allons assurer. Bien entendu. Mais encore une fois, nous allons nous taper quarante-huit heures dégueulasses. Et je ne parle pas des enfants.

Parce que, même si les outils de communication de Satan nommés portables sont interdits dans mon bahut (roflcopter, comme on disait début 2000), les mômes étaient tous au courant, à 14h aujourd’hui, du fait que l’école n’était “pas obligée”. Petit florilège des réactions :

“Moi, j’ai eu un mauvais bulletin. Ce midi mes parents ils ont dit que j’étais obligé d’y aller.” (Karen, sixième Brindibou)

“C’est trop bien, on va pouvoir partir dans notre maison de vacances plus tôt !” (Liam, sixième Canarticho)

“Moi mes parents ils vont voir mon frère en prison, alors je dois aller en cours en attendant.” (Antonia, sixième Akwakwak, qu’on empêche actuellement de trop se cogner la tête contre les murs).

“Ce sera mon premier cadeau de Noël, il a dit mon père, des vacances !” (Roy, sixième Akwakwak aussi)

“Mais monsieur, ça n’a pas de sens, c’est beaucoup trop tard, pour dire ça !” (Lyra, sixième Brindibou)

De tout ceci, nous retenons que punition et discrimination sociale seront les mamelles de ces deux jours à venir et que Lyra, élève de sixième, semble avoir des capacités d’analyse politique dépassant celle de certains adultes. Bon, elle a 17 de moyenne mais quand même…

On en revient toujours à la même chose. Le syndrome du téléphone. Je crois que je l’avais découvert tout d’abord chez le dessinateur Boulet, qui expliquait que les gens à qui l’on demande de dessiner un téléphone dessineront souvent le vieux modèle à cordon plutôt qu’un simple rectangle représentant un portable. Même si tout le monde sait que c’est faut, l’image de l’école comme endroit habité uniquement par des profs qui font des cours prêts depuis quinze ans que l’on peut stopper en claquant des doigts reste vivace. Et, pour le coup, validée par le gouvernement.

Merci, encore une fois de la confiance et de la considération que vous nous témoignez. Je terminerais ce verbiage par deux questions :

1. Vous pouvez expliquer à l’assistant social avec qui j’avais prévu une heure au cordeau en classe de sixième Akwakwak que, avec huit élèves, ça risque de ne pas le faire ? Je veux dire, c’est pas comme s’il s’était libéré un créneau sur un planning de… Premier Ministre.

2. BFM TV semblant désormais être le canal privilégié d’information gouvernemental, on peut y mettre un lien sur l’intranet du bahut ?

… Et joyeux Noël, surtout.

Un prof

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