Lundi 28 décembre

Au risque de passer pour le pire des ouin-ouin, je vais vous raconter l’un de mes traumatismes fondateurs :

Nous sommes au mois de juin, sur le Pont des Arts, à Paris. Toute la promotion de khâgne 2003 de mon lycée est là, pour fêter la fin de l’année et les résultats des concours. Soirée douce-amère me concernant : j’ai échoué à un cheveu au concours de l’ENS. Et en même temps, immense soulagement, après une année passée à me battre contre un programme éminemment complexe et un sentiment d’illégitimité permanent (”Regardez-moi ce bouseux breton qui joue à entrer en prépa parisienne !”). 

Je suis tombé au champ de bataille des dissertations, mais avec les honneurs. J’y étais presque.

Je suis arraché à mes pensées par un mouvement sur ma gauche. Ma prof principale se dirige vers moi avec toute l’assurance d’une pandémie prête à s’abattre sur le monde, dix-sept ans plus tard. Je lutte contre les symptômes habituels à sa vue (gorge sèche et perte de contrôle de ma vessie), me convainc que plonger dans la Seine pour l’éviter serait un peu extrême et tente de soutenir son regard. Elle me colle son regard dans le mien :

“Vous m’avez tellement déçu.”

La phrase me résonne encore aux oreilles. Je suis conscient que ça a quelque chose de grotesque, que l’un des souvenirs les plus pénibles dans mon placard à horreur soit celui d’une prof sadique de prépa parisienne.

Mais ce qui m’intéresse est la façon dont mon boulot a été façonné par ce bref moment : j’ai banni à jamais le mot déception (et ses dérivés) de mon langage de prof. Au-delà de ça, je me refuse farouchement à faire ressentir cette fameuse déception face à une môme qui n’aura clairement pas bossé au maximum de son potentiel ou un gamin qui n’en fout pas une. Pour ne pas basculer dans un côté bisounours, j’ai donc dû mettre en place d’autres stratégies : dépassionaliser les rendus de copies, passer des heures à expliquer l’importance de bosser pour soi, et pas pour les autres, des centaines de pages lues sur les motivations intrinsèques et extrinsèques.

Est-ce que cette soirée au-dessus de la Seine a fait de moi un prof meilleur ou pire ? Je l’ignore. Mais elle m’amène souvent à constater avec un peu d’angoisse à quel point il est aisé de dupliquer nos souffrances, et de recréer des cycles auprès des mômes.

Et à quel point il est compliqué de les briser, ces foutus cycles.

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