
Les quatre heures du cours de ce vendredi après-midi n’auront pas lieu, et seront magiquement remplacées par des réunions. Autant vous dire que, en m’installant à la première, à 13h, j’ai dans la tête six millions de la représentation du Cri de Munch.
Non pas que ces réunions ne soient pas importantes. Elles consistent à mettre en place des aides personnalisées pour les élèves qui en ont besoin. Huit dans la classe de sixième Akwakwak, soit un tiers des effectifs. Entre les mômes ne parlant pas français, ceux souffrant de troubles psychiques, de phobie scolaire ou de difficultés d’apprentissage, autant dire qu’il y a du taf.
Et comme toute réunion, les Muses de l’absurdité ne tardent pas à se pencher sur nos tables. Comme lorsque je demande, naïvement, si une formation peut être envisagée pour l’aménagement des cours, histoire que les profs aient quelques idées de ce qui peut particulièrement aider un élève dysphasique, dyspraxique, dyslexique, et surtout ce qui risque de leur poser problème.
“Ben le souci, m’explique l’enseignante référente venue pour présider la réunion, c’est qu’on manque de formateurs. Par contre, vous, vous pourriez devenir formateur, il suffit de suivre un séminaire de trois fois six heures !”
Voilà. Moi qui ne connaît quasiment rien au bousin, il me suffirait de m’inscrire – sans rien à valider – à un séminaire de trois fois six heures pour expliquer aux collègues comment on enseigne à des élèves à besoins particulier.
“Mais… Il ne faut pas certaines compétences ?
– Si, répond l’enseignant en consultant un prospectus. Il faut être intéressé par ces sujets.”
Je me retiens très fort de signaler que je n’aurais pas deviné qu’être davantage passionné par l’éducation que le nougat mou vietnamien est en effet un atout et m’emploie à mordre violemment la table sous le regard compatissant de mes collègues.
Réunions parfois en présence des élèves eux-mêmes. Et je me rappelle d’un truc que j’avais dis à Monsieur Vivi, il y a quelques années : “Complimenter et engueuler les élèves au bon moment. C’est essentiel.”
Et c’est ce à quoi je m’emploie. Laisser un môme ayant fait n’importe quoi s’en tirer sans réagir est aussi néfaste que de ne pas reconnaître les efforts d’un autre. Au moins, ces heures que je ne peux passer devant les classes me permettent de le faire. De demander à Kenneth s’il arrive à tenir, après être passé de l’élève qui crachait sur ses potes en début d’année à celui qui, au premier rang, avec son 17 de moyenne, explique calmement mais sans se démonter aux quatrièmes que traiter quelqu’un de pédé n’est juste pas acceptable.
Expliquer à Tiana que même si elle est malheureuse en ce moment, harceler une de ses potes sur les réseaux sociaux n’est pas plus acceptable et que oui, elle aura elle aussi le droit à sa punition. Parce qu’être juste, c’est aussi ça. Mais qu’on n’arrêtera pas pour autant de l’aider.
Je ressors de ces quatre heures totalement cuit. Quasi écrasé par les rouages grinçant et mal ajustés du système éducatif.