Lundi 11 janvier

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Dans l’anime japonais Noir, sorti il y a vingt ans, l’héroïne se retrouve paralysée en écoutant la mélodie d’une boîte à musique, entendue dans son enfance. La scène a toute l’exagération du genre : yeux écarquillés, respiration hachée, corps figé.

Alors que je retombe sur la bande-son de cet anime, la scène, rétrospectivement, me semble gagner un nouveau sens : ce qui frappe Mireille – oui, l’héroïne, tueuse à gages athlétique et indépendante s’appelle Mireille – n’est pas le souvenir du passé : c’est peut-être d’être mise en présence d’une version d’elle-même dans laquelle elle ne se reconnaît plus.

Comme lorsque Fir m’explique spontanément, en fin de cours, que M. L. est son prof préféré, avant d’écarquiller les yeux et de se reprendre : “Enfin, c’est pas ce que je voulais dire ! Je…”

Je me mets à rire.

“Vous avez le droit d’avoir un prof préféré autre que M. Samovar, hein ! C’est même plutôt bien !”

Pourtant, j’ai eu une crispation de l’estomac. Une crispation qui n’a aucune raison d’être. C’est celle que je ressentais dans mes trois premières années de carrière lorsque, prof débutant, non formé et bordélisé, je n’aspirais qu’à un truc : l’approbation des élèves. Et j’ai un moment Mireille.

Comme si le temps, depuis que j’ai commencé à enseigner, ne s’écoulait plus selon un axe, mais une série de masques : ceux que j’ai revêtus en tant que prof. Et je me dois de constater que l’enseignant que je suis aujourd’hui n’a plus rien à voir ou presque avec celui de mes débuts.

J’ai une mémoire épouvantable : bizarrement c’est une force. Chaque fin d’année scolaire, j’oublie et tente de m’incarner à nouveau. La remarque d’un élève et la musiques d’animes des années 2000 font ressurgir des souvenirs. De vieilles blessures, non, des blessures parallèles, sur lesquelles je me suis construit.

J’ai dû échouer dans chaque domaine de l’enseignement : le rapport aux élèves, aux parents, aux collègues. La conception des cours, l’autorité, l’affectif. La mise en place des activités, l’écoute, la distance. Et à chaque fois, j’ai tenté de rebâtir quelque chose. Un nouveau masque, une nouvelle ligne temporelle. En essayant de devenir une meilleure version de Monsieur Samovar, le prof. Je n’ai pas oublié à dessein : je n’ai juste pas eu le temps de repenser à l’avant.

Toute honte bue, je suis heureux du prof que je suis devenu, même si j’ai la quasi-certitude que je changerai encore. Énormément. Je ne conçois la profession qu’ainsi : se métamorphoser au gré des établissements, des mômes, de l’évolution de la société. Et chaque année, je laisse un nouveau fragment. Des succès, des échecs, une boussole pour ce que je deviendrai par la suite. Des repères invisibles et silencieux. Ils ont émergé aujourd’hui.

Demain, et les jours prochains, il sera à nouveau temps pour le présent.

(image tirée de l’anime Noir)

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