
Ce sont les élèves pour lesquels je n’ai pas le temps.
Ce n’est pas leur faute. Ils ne peuvent s’exprimer que comme ça : lentement, en cherchant leurs mots, et en développant énormément leur pensée. Ils s’interrompent, recommencent.
Et je piétine. Je piétine car 55 minutes, c’est court. Parce qu’une classe de sixième qui bûche sur ses exercices, ça a besoin d’aide, beaucoup, souvent. Et qu’il faut près de deux minutes à Sofia pour exprimer une interrogation qui nécessiterait à un autre môme dix secondes.
J’arrive à aménager, à reformuler pour nombre d’élèves. Je peux recourir à des analogies, faire recommencer les exercices. Mais je ne peux matériellement pas attendre que leur pensée ait fait le long chemin nécessaire pour qu’ils arrivent à la formuler.
“Appelez-moi quand vous saurez ce que vous voulez me demander.”
C’est lâche. La plupart du temps, ils ne me rappellent pas.
“Monsieur, je peux vous lire mon début de rédaction ?”
Le “début” de rédaction fait deux pages gribouillées dans tous les sens.
“Je vais la lire si ça ne vous faire rien, Ron.
– Mais je…”
Il baisse un peu les épaules. Et à la fin de l’heure, m’offre une fleur en papier. Il apprend l’origami en ce moment.
“C’est parce que vous avez de la patience, avec moi.”
Culpabilité.