
Début de la projection du Voyage de Chihiro en sixième. Comme à l’habitude lors du visionnage d’un film, le spectacle est pour moi dans la salle. C’est la raison pour laquelle je ne me lasse jamais d’un film montré des dizaines de fois. Les réactions seront toujours différentes, toujours passionnantes.
Et ce qui me fascine aujourd’hui est la capacité des mômes à se relâcher. Jusqu’alors, dans tous les bahuts que j’ai connus, les élèves étaient toujours en tension, même légèrement. Sourire distancié au coin des lèvres, recherche d’une occasion de blague. Les moments d’abandon étaient rares. Ici, c’est l’inverse. La totalité des sixièmes Brindibou assiste, les yeux immenses, aux péripéties de Sen. Les épaules sont relâchés, les rires joyeux. C’est un moment très doux.
Et bien entendu, comme à chaque fois, une voix me chuchote “On n’est pas dans ton blog. Ce n’est pas aussi simple.”
Il y a quelques minutes, une collègue a parlé des élèves émerveillés que j’ai devant moi : ils se moquent d’elles, travaillent peu, se plaignent. Bien entendu, on peut y voir la duplicité de presque tous les enfants de cet âge.
Mais surtout, on peut y voir la projection des enseignants. C’est un concept complexe pour moi, que je commence à peine à cerner. Mais j’ai l’intime conviction que l’on a tendance à lire dans les attitudes d’une classe ce que l’on souhaite y lire. Et que les mômes, qui sont loin d’être idiots, se conforment, consciemment ou non, à ce que l’on laisse filtrer de notre rapport à eux. Cette heure me semble heureuse parce que je la veux heureuse. Pour beaucoup elle l’est. Pas pour tous.
Pas pour Maël par exemple. Maël, dont j’ai déjà parlé. Qui coche toutes les cases des signes de l’enfant à haut potentiel à un point presque caricatural : une pensée en arborescence, une concentration tour à tour intense et impossible, un besoin de contrôle total, une propension terrible au bazar, un maturité dans le langage associée à un manque d’empathie incroyable. Maël me demande, en levant les yeux au ciel – ce qui ne manque pas de me faire grincer des dents – s’il est obligé de regarder le film.
“Pourquoi je vous permettrais à vous de ne pas le regarder ? (ce “à vous” est très bête, je suis con, des fois).
– Je sais que c’est un chef d’œuvre du cinéma d’animation, mais je vais faire des cauchemars, ce soir. Je fais toujours des cauchemars après les films.
– Toujours ?
– Sauf quand j’ai déjà vu le film une fois où que je comprends comment il est fait.”
Sans contrôle sur les images, Maël a peur. Très peur. Même de Chihiro. Alors je passerait un temps non négligeable à lui parler de la conception du dessin animé, des références à la culture japonaise dans le dessin animé. Je lui permets de sortir s’il en ressent le besoin. Il ne profite pas de l’occasion, mais termine l’heure le visage un peu crispé.
La vérité est que l’on passe notre temps à supposer. Je crois très fortement qu’il est nécessaire de faire passer des valeurs, même de façon implicite, dans notre enseignement. Pour moi la gentillesse, la rigueur et l’honnêteté. Mais est-ce que je ne crois pas les déceler trop souvent, dans le regard de certains mômes ?
Cette pensée me paralyse un peu. Et puis je me dis que je ne suis qu’un prof dans leur parcours. Que dans deux mois et deux jours, je ne serai plus là et ne les croiserait probablement plus. En attendant, il importe de leur apporter le plus possible. Et ce voyage de Chihiro, je l’espère, les construira.
(Image tirée, justement, du Voyage de Chihiro).