
Depuis environ un an, les profs jouent une pièce assez dingue : une pièce qui s’appelle Tout est normal.
Depuis environ un an, nous tenons. Et nous transmettons, par nos attitudes, notre suivi des programmes, nos évaluations, que la situation dans laquelle se trouvent les élèves n’a rien d’exceptionnel.
Corollaire : depuis environ un an, nous créons de la dette.
Car il ne faut pas croire que les mômes sont des crétins. Ils sont totalement en âge, dès l’école primaire, de comprendre que nous vivons un moment aberrant de notre Histoire. Et c’est à nous, enseignants et personnels d’éducation, de faire tourner la grande machine Éducation Nationale. Et ça les fatigue.
Ça les fatigue parce que oui, rester dans la même salle à longueur de journée, porter des masques en permanence, manger le plus vite possible, ne pas se toucher – ils se touchent dès qu’on regarde pas – crée une tension nerveuse insidieuse et poisseuse. Ça fatigue parce que les règles changent d’un mois à l’autre, et qu’on leur demande de marcher dans le sens giratoire, puis de ne plus croiser les quatrièmes, puis de ne plus faire de sport en intérieur. Ça fatigue.
Avant les vacances de la Toussaint, je me disais que les mômes auraient dû pouvoir se reposer une semaine plus tôt. Je pense ce soir qu’il faudrait qu’ils quittent l’école ce week-end. Il reste trois semaine de cours.
Je suis au courant des réactions que ce billet risque de provoquer et m’en carre un peu. Il y a mille raisons pour lesquelles parents, sommités et État ne veulent pas d’enfants à la maison. Je relate ce que je vis, ce que je vois. Des gamins épuisés, à qui on ment quotidiennement, leur affirmant que tout cela est temporaire ou, pire, vivable sur le long terme.
Je relate et j’avertis. Cette dette de fatigue, de nervosité et de mal-être de nombreux mômes devra être payée, un jour. En les écoutant, en la catalysant.
Nous faisons, de toutes nos forces, tenir l’intenable. En espérant que ce soit la meilleure chose à faire pour les enfants.