
Chers élèves de 6e Akwakwak,
Je ne sais pas très bien pourquoi j’écris ici ce que je vous ai dit ce matin. Peut-être parce que, quand j’avais votre âge et que le prof partait dans une grande tirade, je le regardais avec un mélange de gêne et de commisération. Peut-être que, avec mon esprit d’escalier, j’ai oublié les neuf dixièmes de ce que je voulais vous dire et tente de le fixer ici. Peut-être que je cultive mon narcissisme en me présentant comme un vaillant défenseur de la morale dans ce blog. Peut-être que je suis juste un peu triste.
Je n’arrête pas d’y penser. Je voudrais que vous arrêtiez cette petite violence. Celle que vous connaissez depuis longtemps, parce qu’elle est présente partout, mais qui se déploie dans toute sa hideur au collège. Tout le monde la subit et la cultive, la petite violence : le croche-patte à celui qu vous passe devant, le “cheh” à la copine qui s’est tapé une sale note. La bourrade en entrant dans le bus, le stylo qu’on va piquer en rigolant.
On vous voit évidemment qu’on vous voit. Qu’on voit ces tous petits actes commis à chaque fois, qu’on va reprendre de temps en temps, mais pas tout le temps, parce qu’on n’a pas le temps, qu’on a un cours à mener, qu’on aimerait traverser, une fois, la cour de récréation sans s’arrêter huit fois. On vous voit, chaque fois, et on voit la petit tache que cette agression médiocre crache sur l’agresseur et l’agressé.
J’aimerais aussi que vous arrêtiez avec les habituelles excuses, dont vous connaissez déjà a nullité : “C’est pour jouer.” ; “Tout le monde le fait.” ; “C’est rien.”
Ce n’est pas rien. Ça ne vous endurcira pas. Tous les jours, ces petits machins vous rendront un peu plus opaques. Jusqu’à ce qu’ils constituent l’essentiel de votre réalité. Réagir aux actions un peu connes de vos semblables. Plus de place pour laisser entrer la lumière, pour accueillir l’extérieur. Plus question de s’émerveiller devant l’étymologie d’un mot ou la beauté d’une tournure, on va se foutre de vous.
“Il faut que jeunesse se passe.” C’est une phrase de vieux vous savez. De vieux qui a renoncé à ce que ladite jeunesse soit ambitieuse. Et j’en sais quelque chose. Parce que moi aussi, j’ai ricané. J’ai fait quelques croches-pied. Je me suis moqué. Juste parce que je ne prenais pas le temps de réfléchir.
Je parle trop, sans doute. Les mots ont bien peu de pouvoir contre le quotidien. Un grand discours contre de petits actes, mille fois répétés. Je n’espère pas qu’il vous amène à une épiphanie (ce n’est pas le truc de la galette des rois hein). J’aimerais juste qu’une fois de temps en temps, peut-être, rarement, il vous amène à vous demander pourquoi. Pourquoi vous faites ça. Pourquoi faire un tout petit peu de mal plutôt que rien. Ou même, soyons fous, qu’un peu de bien.
Bien entendu, je ne vous l’ai pas dit comme ça, tout à l’heure. J’ai pris ma grosse voix, j’ai dit que ça suffisait, que gare à celui que je reprenais. Que je vous estimais trop pour vous voir faire ça. Ce genre de bêtises définitives que l’on dit quand on a peu de temps.
J’ai déguisé la naïveté immense de mon propos dans une autorité fâchée : j’aimerais faire en sorte que vous soyiez gentils, et doux. Pas mollassons, pas naïfs, non. Je voudrais que vous ayiez la force de refuser toute cette pollution, ces conneries dans lesquelles il est tellement facile de tomber quand on ne réfléchit pas.
Ce n’est pas ma profession. On a beaucoup à faire. Mais, comme l’une d’entre vous l’a dit, “on se voir cinq heures par semaine, c’est beaucoup, quand même.”
Et puis, surtout, c’est important.