Jeudi 4 février

Cela fait longtemps que je n’avais pas eu le droit à une journée monde. L’une de celles à l’issue desquelles tu sens que tu n’es plus le même à la sortie. Il s’est passé trop de choses. Trop de visages, trop de décisions.

Décisions qui commencent par une session ménage dans la salle de classe des sixièmes Canarticho, dont l’état fait le désespoir de leurs profs. J’ignore si le fait qu’ils aient été parqués dans la salle d’arts plastiques y est pour quelque chose, mais le fait est que leurs bureaux – plus grands que la moyenne – sont proprement dégueux. Sur celui de Chiepo, par exemple, s’empilent notamment six cahiers, une pomme, deux livres, du sopalain, une raquette de badminton, deux mangas et divers déchets. Partout des feuilles froissées et des stylos. Je sacrifie un bon quart d’heure à un nettoyage en règle des lieux. J’ignore si j’ai bien fait ou si cela leur sera bénéfique. Mais plus j’avance dans la profession, plus j’estime que les mômes doivent, et se doivent d’avoir un endroit digne d’eux pour apprendre. Même dans un des collèges construits en série des années 70.

J’enchaîne deux heures en leur compagnie par un cours de latin qui, surprise surprise, a été maintenu quand on m’a annoncé que seuls quatre élèves seraient présents, puis qu’en fait il était totalement annulé, puis en fait non il y aura bien quatre élèves, et en fait non, lol, ils sont tous là (information reçue le matin même). Autant dire que je suis à peu près aussi démunie qu’une mouette à un concours d’astrophysique. Alors, je rouvre mon tiroir d’improvisateur, et durant une heure, nous nous baladons dans Pompéi. Entre quelques photos repêchées sur ma dropbox, un C’est pas Sorcier bourré d’erreurs et un extrait de Doctor Who, nous passons un moment heureux.

L’après-midi sera plus compliqué. Notamment quand je me prends dans les dents que je n’ai pas proposé un travail adapté à l’un des multiples élèves en difficulté d’apprentissage (et n’ayant pas accès aux soins auxquels il aurait le droit) de la sixième Akwakwak. Grosse envie de mordre violemment la porte de mon casier, quand je sors d’un cours durant lequel trois élèves se sont retrouvés sans AESH, et que j’ai commencé une leçon sur Molière, alors que deux d’entre eux ne savent pas lire. C’est Oleg, le troisième, qui me sauvera la mise. L’immense gars colérique du début d’année s’est métamorphosé, en cours de français, en ours bourru qui a patouillé pour expliquer à ses camarades ce qu’est un adjectif.

Et puis il y a le problème des boîtes de lecture. Certains élèves sont en train de terminer leurs romans, tandis que six d’entre eux marnent à terminer les albums pour enfants que je leur ai sélectionné. Immense sentiment de vide : oui l’intégration est bénéfique, mais que puis-je proposer à un groupe de vingt-six mômes quand certains tâtent déjà du 1984 et d’autres ne parviennent pas à comprendre une ligne, même lue à l’oral ?

Salle des profs.

“Tu pars quand, toi, déjà ?
– Le 30 mars.
– Ah oui. Le temps passe, hein, c’est comme si tu étais là depuis toujours.”

C’est un peu ça, de bahut en bahut. Toujours là depuis toujours.

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