Samedi 6 février

Parfois j’aimerais avoir la sagesse et la distance de réussir à prendre en compte les articles de journaux sur l’Éducation et les tweets sur le même sujet pour ce qu’ils sont : des signes, qu’il faut savoir contextualiser, remettre dans leur contexte. J’aimerais avoir le temps d’aller parler à tous les intervenants, face à face, pour comprendre exactement ce qu’il se joue.

Mais bien entendu, je n’en n’ai ni la sagesse ni les moyens.

Ces derniers jours, j’ai la sensation qu’une nouvelle vague d’hostilité envers le monde de l’Éducation s’est levée. Ou peut-être est-ce juste la fatigue de fin de période qui m’affecte. On reproche aux personnels quels qu’ils soient de ne pas gérer la situation comme il le faut, de nombreux témoignages sur des inclusions catastrophiques (témoignages d’élèves, d’AESH ou de profs) fleurissent, sur fond de l’habituelle musique “fonctionnaires grosses feignasses.”

Je sais que mon thème est hyper vague. Et nécessiterait de longues heures de débats. Mais tout de même.

Tout de même j’ai la sensation que, comme d’innombrables secteurs actuellement, l’Éducation Nationale en est arrivée à un point de saturation qu’elle ne peut tout simplement plus absorber.

Depuis des années, les missions dévolues aux profs, CPE, AED et j’en passe se sont multipliées. Lentement, insidieusement. Et – navré si cette explication peut sembler tirée par les cheveux – sur une temporalité morcelée.

Je donne un exemple : un enseignant nouvellement titulaire aujourd’hui sera au courant qu’il aura à prendre en compte des profils d’élèves singuliers non seulement au niveau des apprentissages mais aussi au niveau de leur façon d’apprendre. La différenciation est une thématique finalement assez récente à l’échelle de l’histoire de la profession. Un enseignant dans le métier depuis longtemps devra trouver des moyens de se former, d’apprendre, par lui-même. Car il ne faut pas compter sur qui que ce soit pour nous donner les moyens de prendre en mains nos missions.

J’ai souvent l’impression de jouer à ce jeu vidéo où il faut rattraper des objets qui tombent vers notre personnage. Au début on y parvient et au fur et à mesure que le rythme s’accélère, on va laisser s’écraser certains objets.

Et c’est là que les reprochent affluent.

On peut être un excellent pédagogue mais avoir dans son angle mort les relations avec les parents d’élèves. Ou l’utilisation de certaines technologies. Ou avoir un relationnel aux élèves qui posera problème dans un établissement précis (alors qu’il n’y avait aucun souci dans le bahut que l’on vient de quitter).

Il est quasi impossible d’être un enseignant “complet”. (et je suppose que c’est le cas pour les autres professions du domaine). Nulle envie de se dédouaner par ce propos : car je sais qu’une de nos ignorances peut potentiellement créer de la souffrance scolaire, ou du décrochage. Mais je n’ai non plus aucune envie de me flageller : la quasi totalité des adultes que j’ai rencontré depuis mon entrée dans le métier exercent du mieux possible. Avec leurs points forts et leurs points faibles.

Le fait est que tant que, d’une façon ou d’une autre, on ne redéfinit pas clairement les missions de l’enseignant et qu’on ne nous fournit pas au moins une formation de base pour chacune de ces missions (ainsi que le statut qui va avec, mais cela est une autre histoire, n’est-ce paaaaaaaas ?), il sera très difficile de changer les choses. J’en ai assez de devoir aller pêcher des infos sur les enfants à haut potentiel de brochures Education Nationale en groupes facebook pour apprendre que la moitié desdites infos sont périmées, jusqu’au terme haut potentiel.
J’en ai assez de préparer des évaluations pour des élèves dyslexiques, dyspraxiques ou dysphasiques en croisant très fort les doigts pour que j’ai bien pigé les instructions que j’ai glanées de ci de là, en attendant que mon stage de formation suur ces profils d’élèves soit accepté. J’en ai assez de me dire que, quoi que je fasse, je peux potentiellement me planter en beauté.

Et je ne suis qu’un prof de collège parmi des dizaines de milliers, un personnel d’éducation parmi des centaines de milliers.

Nous faisons de plus en plus fonctionner une machine épouvantablement complexe par nos propres moyens, de façon de moins en moins coordonnées et bienveillantes.

J’expliquais il y a quelque jour qu’il est impossible de parler de façon rationnelle d’école avec qui que ce soit, parce que tout le monde parle de son expérience scolaire du point de vue de son élève intérieur qui, une fois ou quatre années durant, a été incompris, harcelé, victime de violences ou de négligence. Personne ne peut éviter l’ensemble de ces situations.

Mais cesser de croire que l’écosystème Éducation Nationale s’entretient de lui-même, ne nécessite ni remise en cause, ni entretien ni, surtout, soin, est la pire attaque qu’on puisse lui porter.

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