
(TW : Violences sexistes)
Ce devrait être l’un des cours les plus classiques de ma carrière de prof de français : j’étudie la scène d’exposition du “Médecin malgré lui” avec les sixièmes Brindibou.
“Monsieur, ça veut dire quoi “Il prend un bâton et lui en donne ?
– Sganarelle tape sur Martine avec un bâton.
– Il lui tape dessus ?”
La phrase n’est pas qu’incrédule elle est indignée. Pas indignée, inquiète, aussi. J’y vais de mon explication de professeur :
“Il y a eu des périodes dans l’histoire où ce genre de comportement était admis. Molière profite aussi de la pièce pour dénoncer ça.
– Pas vraiment monsieur, fait Ruby. Ruby, dans les trente minutes de cours, a déjà lu la pièce en entier. Les choses vont s’arranger pour lui, et sa femme, même, elle lui pardonne ! (cris horrifiés dans la classe).
– En fait, Sganarelle est une sorte de caricature de…
– Moi, un jour, quand j’étais petit, j’ai vu une dame qui se faisait taper dessus derrière le terrain de foot. J’ai pas osé rien dire.“
Un immense silence froid me descend dans la tête.
“Moi, c’est ma grand-mère à qui s’est arrivé.
– Moi ma cousine.”
J’ignore combien de minutes se passent quand un “monsieur ?” me refait prendre connaissance. Je me rends compte que le pilote du vaisseau que j’appelle pompeusement mon corps a abandonné les commandes. C’est un réflexe que j’ai habituellement dans la vie privée, quand survient un sujet immensément grave, sur lequel je n’ai pas assez d’outils pour parler de façon pertinente. Je laisse donc les personnes concernées s’exprimer. Et je tente d’intégrer.
Seulement, pas de bol, cet après-midi, c’est moi l’adulte. Je ne dispose pas de la possibilité de me mettre en retrait. Et j’ai quelques minutes pour expliquer le concept de l’intime, mêlé à la nécessité de dénoncer le moindre comportement violent. J’ai quelques minutes pour noter les fragments d’histoires térébrantes qui me sont parvenues aux oreilles pour aller en discuter avec l’infirmière scolaire. J’ai quelques minutes pour expliquer que la littérature et le théâtre peuvent aussi servir à explorer le mal. J’ai quelques minutes pour leur dire à quel point leurs réactions indignées prouvent que les choses avancent et doivent continuer à avancer.
Je tente. Cherche mes mots, sous leurs yeux immenses. Les violences faites aux femmes, qu’en sait-on en sixième ? Comment les a-t-on déjà vécues ? La question ne m’a pas effleurée pendant ce cours, perdu que j’étais dans la parodie, le quiproquo, le sous-texte et la caricature.
Je sortirai un peu tremblant. C’est le poids de tout ce qu’il reste à faire.