
Bon.
Depuis quelques jours, me reviennent, entre conversations, fils twitter et articles un problème qui occupe la partie de mon esprit que je ne parviens pas à mettre en mot. Ce billet a donc le potentiel de dégénérer en un truc épouvantable, mais je pense que les pistes de réflexion qu’il ouvre sont importantes, et surtout, peu enseignées.
Ce problème est celui de la séduction des élèves. Et oui, je parle de tous les élèves, quel que soit leur âge.
On l’a suffisamment répété : l’école dans son ensemble est un lieu d’apprentissage, non seulement de savoirs, mais aussi de la société. Un laboratoire dans lequel nombre de mômes apprennent ce que c’est de se comporter dans un groupe humain qu’ils n’ont pas forcément choisi et réciproquement. Ils vont donc expérimenter, au gré de leurs interactions avec les autres, adultes compris : la gentillesse, le mensonge, la générosité, le scepticisme.
Et donc la séduction. Une séduction chaotique, pouvant prendre multiples formes. Et il n’y a derrière ceci absolument aucun jugement, c’est, à mon sens, totalement normal, sain et nécessaire au développement d’un être humain.
C’est là qu’intervient une zone d’ombre, que je vais tenter de mettre en mots de la façon la plus claire possible : les personnels enseignants, comme tous les adultes, se sont construits plus ou moins comme ils le pouvaient et l’édifice qui constitue leur mental possède ses forces comme ses lignes de failles. Et il peut fréquemment arriver qu’un élève, par ses interactions, frappe pile dans ces failles, de façon absolument involontaire ou inconsciente : il sera l’élève que nous étions à son âge, celui que nous pouvons protéger, cette fois-ci. Il est l’image d’une petite sœur, un idéal d’innocence. Ou, oui, il est la preuve que nous sommes finalement très séduisant physiquement. Et les extrémités auxquelles peuvent aboutir ces moments sont – très rare heureusement, mais existantes – tragiques.
Il ne s’agit bien évidemment pas de justifier ou défendre un enseignant s’étant servi de sa position pour abuser d’un élève, d’une façon ou d’une autre. Mais plutôt d’un constat : travailler avec des enfants nécessite non seulement une éthique, mais aussi une conscience très aiguë de son ego.
D’un point de vue personnel, je dois l’être l’une des personnes les plus narcissiques que je connaisse. Ce défaut épouvantable a toutefois un avantage non négligeable : je passe mon temps à examiner mes émotions avec un ravissement grotesque. Et, bien souvent, je remarque à quel point cette môme qui vient me faire lire ses fanfiction, ce gamin dont les parents ont récemment divorcé, ou celle-ci qui m’avoue ses sentiments pour sa copine de classe, au-delà de m’émouvoir (ce qui est encore heureux), en appellent à des parties de moi en souffrance. Et parfois la pensée me vient que si je les sauvais, s’ils étaient un peu plus que des élèves, ces parties brisées de ma personne se verraient réparées.
C’est là qu’est, à mon sens une fois de plus, le piège que l’on peut se tendre à soi-même. Et à eux par extension.
L’idée n’est bien entendu pas de culpabiliser qui que se soit. Notre métier fait forcément appel à des émotions humaines et chercher à s’en détacher serait une erreur capitale. Mais il me semble nécessaire de ne jamais attendre d’un môme, ou d’un jeune adulte d’ailleurs, en train de lui-même étayer ses fondations, qu’il nous apporte quelque chose. Si cela arrive, ce sera rétrospectivement. Indirectement.
Je dis souvent que j’oublie la quasi-totalité des noms de mes élèves d’une année à l’autre. Je pense que ce qu’on appelle conscience, surmoi, Jiminy Cricket monte la garde. Me rappelle inlassablement à mes obligations, à mon éthique. Et c’est très bien comme ça.
J’ignore si ces réflexions brumeuses trouveront un écho parmi mes collègues. Si je fais fausse route, si je m’illusionne. Mais il me semble nécessaire, dans des professions où nous passons l’essentiel de notre temps avec des humains, de mettre des mots sur les liens que nous tissons, et sur ce qui pourrait en faire des cordes de potence.