Samedi 13 mars

Chère Cléo,

Tu ne vas peut-être pas aimer ça, mais si je me souviens de toi, ce n’est pas pour ton esprit vif et agile, pour ta capacité à jouer de la flûte, ou pour le rôle que tu avais très bien tenu dans le spectacle des “Cités aveugles” (tu te souviens des Cités Aveugles ? Je suis sûr que oui).

Je me souviens de toi parce que tu as pour moi le visage du confinement.

C’était un vendredi après-midi. Au cours de la matinée, la principale a décidé de banaliser la fin de la journée afin que les enseignants aient le temps de se réunir, d’accorder leur violon, d’avoir une poignée d’heure pour déployer de tous petits parapluies devant le tsunami qui se dresse devant nous.
Tu fais partie de la troisième Glee. La classe dont j’ai été prof principal deux ans, avec qui nos retrouvailles, pour cette année de troisièmes, ont été un miracle. La classe que j’aime de tout mon cœur, avec qui on aura tout vécu : l’arrivée au collège, les premiers cours, la musique, les sorties, les confidences, le brevet blanc, tout. Et je n’aurai pas eu le temps de vous dire au revoir avant que le confinement ne débute.

Je te croise, toi Cléo, dans un couloir, pendant que vous quittez tous le collège pour plusieurs moi. Mais ça, vous ne le savez pas encore.

“Monsieur, il va nous arriver quoi, maintenant ?”

Et je me décorpore. Immatériel, je quitte mon enveloppe, comme frappé par Tilda Swinton dans Doctor Strange. Je suis balayé, comme des milliards d’autres existences, par cette reconfiguration de la réalité. Projeté en l’air. Et à ce jour, je ne suis toujours pas retombé. Nous ne sommes pas retombé. Nous continuons à tourbillonner, étourdis d’imprévu, de drames, de paroles contradictoires. Parfois, une partie de mon réseau neuronal, la minuscule partie qui, sous ton regard, est restée arrimée, me chuchote que tout ça va finir par se terminer. Que je vais cligner les yeux et que je retrouverai ton visage interrogateur.

“Rien du tout, Cléo. Je suis sûr que ce sera fini d’ici quelques jours, et tout reprendra comme avant. Rentrez chez vous, révisez votre brevet blanc, et commencez à apprendre "Feeling Good.” Tout ira bien.“

Ce serait dans une autre réalité. Là, je t’ai juste dit.

"Je n’en sais rien.”

C’était il y a un an.

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