Jeudi 18 mars

Je crois avoir déjà parlé d’Octave dans ce journal. Octave est un môme éminemment agréable et travailleur, qui ressemble à une version miniature d’un héros de sitcom des années 90 : coiffure savamment étudiée, sourire ultrabright, vêtements sportswear chic.

Quand je lui demande ce qu’il a fait de son week-end, il me répond invariablement : “Des pompes et du gainage.”

Aujourd’hui, durant la rédaction d’une fable à leur sauce, il a décidé d’intituler la sienne Le lion et l’éléphant. Où le paisible pachyderme apprend au lion à arrêter de s’entraîner à sauter de souche en souche. Morale de l’histoire “Il faut s’accepter comme on est.”

“Vous écrivez cette fable pour vous, Octave ?
– Ben oui. J’aimerais tant être l’éléphant…
– Et qu’est-ce qui vous en empêche ?
– Si j’arrête de faire du sport, je vais devenir gros, c’est évident ! Mais je sais que je devrais pas en faire ! Mais si j’arrête ?”

Quelques dizaines de minutes passées à discuter avec lui, tout en s’occupant de reste de la classe. Impossible de parvenir à concilier la dissonance absolue entre l’image qu’il a du lui et la lucidité de son diagnostic. Je ne peux qu’en parler à des adultes mieux formés que moi sur ces sujets, et le rassurer du mieux que je peux.

L’après-midi, Kenneth vient me voir, paniqué :

“Monsieur, je peux pas passer pour la pièce de théâtre !
– Pourquoi ?
– Depuis une semaine, ma voix elle arrête pas de dérailler, elle s’enroue ! Ça passe pas, j’espère que je suis pas malade !”

Lorsque je lui explique, de la façon la plus neutre possible, le phénomène de la mue, il pâlit :

“Vous voulez dire que ça va durer longtemps ?
– Entre quelques semaines et quelques mois.
– Mais c’est affreux ! Je vais faire comment ?”

Kenneth est heureusement un môme assez posé. Nous convenons que son Sganarelle jouera de cet enrouement. Il repart un peu apaisé. Je repense à ma prof de théâtre, à sa conviction que si on donne de bons outils techniques à un comédien, il ne vaincra pas forcément ses peurs ou ses angoisses, mais celles-ci ne le bloqueront plus.

C’est un peu ça, les mille problèmes des collégiens : on n’effacera pas les chevaux fous qui ruent sous leurs crânes, la folle chevauchée de l’adolescence. Mais par nos disciplines, nos éthiques, on peut les aider à les dompter. Sans jamais les nier.

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