Vendredi 23 avril

Nous sommes donc le dernier jour de bien étranges vacances. Habituellement, il s’agit de la journée durant laquelle je ressens toujours cette petite boule dans le ventre. Une sorte de douleur fantôme.
C’est étrange comme je l’ai oubliée. Le corps efface très très vite les inconforts physiques, quel que soit leur intensité. Mécanisme de défense, je suppose. Lorsque je parle de mon peu glorieux début de carrière, j’évoque souvent “les trois années”. La formulation m’est venue sans réfléchir. En réalité, il s’est agit des trois années durant laquelle cette boule au ventre constituait l’essentiel de mon quotidien. Comment parvenir à l’alléger, comment l’oublier, ne serait-ce qu’un moment ? Boule compacte, composée de tas de scories : les dernières blagues pendables des élèves à mon égard, la procrastination permanente quand il s’agissait de préparer mes cours, l’impression que tous les collègues s’en tiraient mieux que moi, la détestation à mon égard…
J’étais parti du principe qu’elle était désormais partie intégrante de mon anatomie. Que je devrais y sacrifier énormément d’énergie, de temps et de mensonge pour parvenir à l’apaiser.
Une chance immense m’a permis de, tout doucement, commencer à l’user. Ma rencontre avec J., qui ne saura jamais à quel point sa façon d’enseigner, ses quelques conseils, rares et précis, et sa personnalité m’ont aidé à refaire surface. Elle est à des mondes de ma façon d’être. Mais elle m’a fait comprendre que je n’avais aucune excuse. L’immense respect que lui portaient ses classes, ses méthodes qui paraissaient si aisées, l’autorité dont elle disposait, rien n’était naturel. Elle avait travaillé ça, elle continuait à travailler ça, tous les jours.
Et puis il y a eu ces quelques cours qui ont commencé à bien se passer. Des responsabilités que l’ont m’a attribuées, et dans lesquelles, tout doucement, je me suis senti valorisé.
Jusqu’au jour où je me suis réveillé en me demandant où, depuis quelques mois, était passé cette partie en trop de mon organisme. Je n’avais pas atteint l’illumination. J’allais encore faire un tas d’erreur, je continue à en faire. Mais je n’avais plus peur
A chaque rentrée, cette sensation se rappelle à mon souvenir. Pas aujourd’hui, la faute sans doute, au confinement. Alors je l’évoque. Un vieux démon fatigué.