Lundi 3 mai

De cette reprise dans les salles du collège Nohr, je ne sais encore rien. Cette dernière période de l’année a vu mon service drastiquement réduit, je passe donc la journée à recompiler pour la énième fois et dans un ordre encore différent les activités que je proposerais à la sixième Canarticho, la seule à laquelle j’enseigne encore.

A midi, V. vient déjeuner. Elle est à Rennes pour son travail, son rire résonne dans la maison. Nous parlons du temps. Je lui raconte ce que ma mère me dit souvent, qu’elle ne voit pas le temps comme linéaire mais comme étalé devant elle, comme sur une grande table en fer à cheval.

Peut-être est-ce là vieillir, mais je comprends de mieux en mieux la métaphore. En ce moment où mon activité professionnelle est ralentie, je repense aux treize, treize bon sang, années durant lesquelles j’ai enseigné. Et elles se présentent toute à moi avec la même vivacité. Mais à chaque fois, le mec qui enseigne me semble à la fois proche et totalement différent de celui qui les observe. Quel prof a-t-il été, finalement, ce type totalement dépassé des fameuses “trois horribles premières années” ? Ai-je été au sommet de mon enthousiasme ensuite, à Criméa, où j’ai tout appris ? Ai-je plus apporté aux élèves à Ylisse, où j’ai brûlé une énergie vitale à en invoquer quatre cercles de l’enfer ? Suis-je plus stable dans ce bahut breton ?

Tout ça ne sont que des images. Le fait est que je passe mon temps à essayer de tirer des bilans, mais que, en fin de compte, ça ne me profite pas. Les années passent, les élèves sont déjà partis. Ils vivent leur vie, peut-on espérer, un atome plus grand de ce qu’ils ont appris en ta compagnie.

Et tout ce qu’il reste c’est faire, faire, faire ; ça apaise le temps.

Laisser un commentaire