Vendredi 7 mai

Malgré le masque, on voit les mômes grandir.
Au collège – et, je suppose, à l’école primaire – c’est souvent un événement rapide et brusque. Le petit bonhomme qui peinait à monter les marches de l’escalier il y a quelques mois s’est changé en un pré-ado carré, qui vous entre dans la classe avec une assurance dont on demande où il l’a trouvée. La môme qui passait son temps à aligner soigneusement ses feutres de couleurs improbables au début du cours se tient désormais très droit, un simple stylo à la main, avec une très légère impatience.
Les voix, dès la sixième, commencent à se modifier, comme les regards et les démarches. Et c’est toujours une joie que de se tromper. Ce n’est jamais celle sur qui on avait parié qui se met à grandir d’un coup, ni celui que l’on croyait qui, de zébulon triplement suractivé, va devenir un élève nonchalant, qu’il faut pousser aux fesses pour qu’il ouvre son cartable.
Je crois que c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’aime à ce point mon métier. Découvrir ces humains, déjà totalement humains, mais toujours en train de changer. Ce doit être épuisant, de ne pas savoir qui on sera, dans quelques semaines. Du moins c’est ainsi que je m’en rappelle. Mais c’est aussi une sacrée chance d’être, jour après jour, un endroit peu changeant, dans lequel ils peuvent se poser.
L’autre jour un papa d’élève s’inquiétait que sa fille lui parle si peu de ce qu’elle faisait au collège. Et de fait, ils sont nombreux à cloisonner. Pour beaucoup de raisons et notamment, justement, parce que c’est l’un des endroits où ils apprennent à être eux. Je me suis souvent alarmé du fait que le collège est une micro-société qui apprend très vite la violence inhérente aux rapports humains. Mais parfois – souvent, me dis-je, dans des instants débiles d’euphorie – il leur permet de se déployer.